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Phanéroscopie urbaine (Hegel à Manhattan)

 
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Jean-Clet MARTIN



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MessagePosté le: Jeudi 24 Mai 2007, 8:13    Sujet du message: Phanéroscopie urbaine (Hegel à Manhattan) Répondre en citant

Phanéroscopie urbaine

Le soleil se lève sur Manhattan. Mais ce n’est pas le soleil qu’on voit depuis le banc public où la buée de la respiration se pulvérise, livrée au froid matinal. Le soleil, devant la tour Manhattan, n’est d’ailleurs pas là, situé comme élément d’un monde prévisible. Il a cessé sans doute « d’être au monde » pour devenir purement apparaissant. Apparaissant même tout ailleurs, il faut bien reconnaître, là-bas, quelque part dans le reflet des buildings immenses qui, en se dressant, perdent tout lieu naturel, tout contour local, comme accouplés l’un à l’autre par le dehors.
Le soleil donc se lève, délocalisé sur Manhattan, mais c’est, au vrai, un soleil faux… mettons pixélisé. Un soleil fait de soleils plus petits, mis en transparence mais qui se fondent et même se conjuguent, tout pareillement, selon un ordre d’apparition impeccable, là et pourtant non-là, hantant les grandes vitres qui les font voir « Un » : brassier majestueux, en plusieurs, minusculement « sans un », divisé par qui regarde dans le vague, comme sur un écran pointilliste, un pan ou plan mural dont même Signac n’aurait pu supposer les faisceaux, la réverbération gazeuse des molécules luministes.
On en compte d’ailleurs une forte silhouette sur chaque fenêtre de verre teintée, devenue miroir sans tain, climatisé, qui ne s’ouvre plus jamais, entièrement tourné vers le dehors, jouxtant anguleusement d’autres glaces, à son voisinage, selon un maillage, une connexité semblables à l’amoncellement d’écrans télévisés. La molécule solaire disparaît dans le plusieurs, un multiple statistiquement absorbé par un phénomène global, une véritable apparition qui se coordonne sans personne évidemment pour en relever le tracé, la synthèse : ni moi, ni regard intentionnel, ni rien de ce que nous croyons faire fond pour la succession des phénomènes. Cela donc sera purement phénoménal au sens de la grandeur, du surprenant, de l’événement pour ainsi dire sublime.
Mais ce soleil moléculaire qui n’est pas là où on le voit, cet événement dont l’apparaître est pour les vitres plus que pour une intention humaine, ce soleil qui se lisse si bien sur la façade de l’immeuble, impressionnant jusqu’aux goélands, non sans faire rejaillir sa lumière sur le banc public, n’est-ce pas déjà sa luisance qui brille depuis un autre aplat, depuis la face encore plus haute d’une construction dont le reflet sera repris là, comme horlà : image spectrale d’un soleil pulvérisé en autant de pixels dont l’ordre provient d’un faisceau incrusté en d’autres bâtiments, teintés eux aussi d’un immense miroir de fenêtres donnant sur des cotés mirifiques ou miroitiques, à perte de vue, à en perdre la vue ? Voilà donc, au matin auroral, définitivement perdus le point de vue, le situs du regard, pris dans cette phénoménalité de l’ad/miration pure, dans l’ordre d’un apparaître sans être, ni site, sans conscience ni intention profilées par la perspective !
La perspective, si ce nom convient encore pour l’urbanisation, sera acentrée, floconneuse, faite d’un recoupement, d’une coupe anonyme qui fait la ville, l’événement d’une ville. Il s’agit peut-être d’un immense côté étalé, corrélé sous un unique aplat sans intériorité qui ne possèderait qu’un seul bord réfracté et dont l’ensemble relève d’une multiplicité de multiplications infinies, réverbérant une image sans agent, sans destinataire véritable, une image dont l’apparaître n’est que pour elle, gratuit, inclus dans le monde sans vraiment lui appartenir. Excroissance, supplément, excès d’une image foliacée, au matin froid et bleu.
La ville est, en ce sens, devenue comme superficielle. Mais superficielle selon une surface qui n’est pas opposée à sa profondeur. Pas de dedans pour cette ville qui se fait membrane et dont les murs montrent, en même temps que le soleil, d’immenses écrans publicitaires. Etait-ce hier soir d’ailleurs ? Eblouissement des écrans qui étalent ce qui se trame à l’intérieur, qui reversent l’intériorité en extériorité : là les couloirs du métro vidéosurveillé et vidéoprojeté sur le dehors, ici, pourquoi pas, l’image d’un autre monde, celui d’un vidéophone numérique, d’un œil scanique, d’un regard d’ordinateur pour montrer les héros d’un jour au petit déjeuner, devenus parfaitement anonymes, juste avant la bande annonce de Spider man entre deux immeubles, aspirant l’image du ciel vers la nuit et les animations stroboscopiques d’une rue japonaise. Borges disait jadis de Buenos Aires qu’elle était une ville rêvée, une simple image d’images nombreuses. On pourra dire encore qu’elle est désormais un cerveau déployant la face externe de ses atomes/neurones dans la lumière du monde.
Il y a, en cette éclatement de l’apparaître, une logique des mondes, sans âme, purement matérielle, hors de tout fondement, ni souterrain, ni dessous, ni raison. Que faisceaux et réseaux de faisceaux circulant à même le verre, sur lui et en lui, dans les fibres optiques dont la terminaison colorante rend parfaitement visible l’invisible retourné, le corps obscur de trajets universaux.
A moins que l’âme soit passée partout à force de superficialité, des lieux aux milieux, vivant dans la réversion des interstices, dans le débordement et le vomissement de l’image… On dirait un « phanéron », presque un nom de papillon de nuit, nuit à Broadway, souvenir de nuit glissé dans la vitrification de la mémoire mais appelé par la superposition hallucinante des façades diaphanes. C’est Peirce d’ailleurs qui crée le concept de phanéroscopie, déjà en 1904, à la place de celui, plus commode, de phénoménologie. Il qualifie ainsi une région d’avant la perception réelle, lorsque l’esprit brasse des univers indistincts, encore indémêlables : l’indémêlable du souvenir autant que du renvoi des façades l’une dans l’autre, sans pouvoir en situer la réalité… La ville aujourd’hui c’est matière devenue mémoire… et l’autre sens est possible, on le verra, qui trouve dans la mémoire sa matière…
Ce n’est plus le béton en tout cas qui fait la ville, pas même ses armatures et ses rythmes de tiges métalliques. Les rosaces du fer, fleurissantes au 19e siècle, cèdent le pas au verre, à la transparence sur laquelle l’image désormais se délocalise, se glisse et se colore en tous sens. Tout est posé au dehors, dans le dehors, le dehors se répliquant lui-même au-dehors, hors du monde, dans des répliques qui ne sont pas seulement des simulacres mais plutôt des échos, des ondes de choc, des secousses éparpillées dans le froid hivernal de Manhattan.
Même sans rêveurs, ce monde immonde pourra continuer de tourner, à mettre en ordre des séquences, des périodes exemplifiées, ventilées aléatoirement par un ordinateur sur les vitres/écrans d’un désert inhumain. Le soleil est déjà passé plus haut maintenant sur l’horizon des vitres. La Phénoménologie de l’Esprit à la main, en cette promenade matinale, nous fait nous demander ce qu’est ce titre d’ailleurs. L’épaisseur de la traduction d’Hyppolite, son papier jauni donnent à penser que pénétrer dans l’Absolu c’est aborder une nouvelle matière en cette mémoire complètement déployée. L’Esprit, dans ce Sahara de cristaux liquides, apparaît comme la relève qu’offre le verre, cet élément que Hegel connaissait lui aussi pour se donner un calice, un royaume dont l’écume n’a plus besoin d’aucun levain. Les pyramides ne sont-elles pas déjà, pour lui, le cristal d’un mort, la mémoire du pharaon incrustée dans le quartz d’un géométral ? Il suffirait d’une incrustation dans la mémoire dure des nanomondes pour y faire revivre nos villes -et celles que nous n’avons pas connues- en leur éternité de phanérons. On y verra grésiller, un jour, comme au cinéma, la silhouette hologrammatique du saxo de Coltrane, mort à jamais, dans l’espace désincarné de sa vie composite. Alors, oui, ad/mirer peut-être Hegel un jour encore dans la lumière de Manhattan où les passants, les oiseaux et les arbres chantent l’écho des vitres et l’ambre translucide qui les absorbe…

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