Airs de Paris Index du Forum

Retour à l'accueil - Connexion - Groupes d'utilisateurs - S'enregistrerProfilRechercher - Liste des Membres - Se connecter pour vérifier ses messages privés - FAQ

Bibliographie sélective

Rahm / Airs de Paris

 
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Airs de Paris Index du Forum -> Contrôle et régulation
Voir le sujet précédent :: Voir le sujet suivant  
Auteur Message
Nikola Jankovic



Inscrit le: 04 Juin 2007
Messages: 1

MessagePosté le: Dimanche 10 Juin 2007, 8:59    Sujet du message: Rahm / Airs de Paris Répondre en citant

Le Beau au Bois Dormant: l'air de Paris selon Philippe Rahm.

Alors que dans "Le Palais de cristal" (2005), Peter Sloterdijk commentait la supériorité perceptive et analytique des notes prises par Dostoïevski sur le Crystal Palace à celles de Benjamin sur les passages parisiens, le fait est qu'en effet l'incidence des premiers l'emporte sur les seconds. À cette bibliographie, on aurait pu aussi ajouter celle d’Andrew Jackson Downing, concurrent malheureux d'Olmsted pour le Central Park de New York, qui rêvait justement d’un site assez vaste pour y installer un Crystal Palace “où toute une population pourrait se prélasser dans des forêts de palmiers et d’arbres à épices tropicaux tandis que, dehors, dans le parc hivernal, d’autres glisseraient à toute vitesse, sans bruit, sur les avenues couvertes de neige”.

Plus proche de nous, on aurait pu convoquer également des scénarios plus ou moins science et/ou fiction: celui de feu Jean Baudrillard présentant en 1992 la société américaine à l'image de l'expérience Biosphère 2 réalisée en Arizona la même année par un élève de Buckminster Fuller; celui des malls de Victor Gruen dans le Minnesota sur lesquels Reyner Banham et Rem Koolhaas se sont permis quelques commentaires bien sentis; ceux des mégastructures dystopiques de Monument Continu (1969) ou de No Stop City (1969), respectivement de Superstudio et Archizoom (récemment amendés par les artistes Berdaguer & Péjus). Au même moment, dans Learning from Las Vegas (1972), Robert Venturi critiquait la discursivité de telles mégastructures, les résumant à un « Total Design » signifiant ni plus ni moins à un « contrôle total ». Comme le THX 1138 de Georges Lucas (1971), tous ces projets partagent l'idée de radicaliser et systématiser ce que Sloterdijk perçoit comme une "absorption globale du monde extérieur dans un espace calculé de part en part". Comme quoi l’air n’y serait plus que de Paris !!!

À un siècle de distance l'un de l'autre, ces deux pôles « humanistes » d’éternels printemps nous amènent à aujourd'hui. La place m'étant ici comptée, j'aimerais ici revenir sur un seul des "sergents-chefs de la civilisation" ou des "progressistes de l'orangerie" dont se moquait Dostoïevski il y a 150 ans et dont l'exposition Airs de Paris présente la version la plus dangeureuse et actuelle: l'architecte et "artiste" (nous dit-on) Philippe Rahm. Avec lui, l’architecture atteint un degré zéro indépassable. Comme le texte ci-dessous l'indique succinctement, le titre de son installation, "Diurnisme", interroge la modélisation et la manipulation que l'on peut faire de notre environnement. Mais le plus frappant est que la cécité de ce Diurnisme interroge le gai savoir avec lequel commissaires et spectateurs semblent s'enthousiasmer de s'aveugler face à ce qu'implique et préfigure sa "dystopie concrète". À l'instar de ce qu'écrivait Hermann Broch, nous sommes des Somnambules et il revient à certains philosophes de nous ouvrir les yeux sur ce que nous refusons de voir.



Les somnambules

Une œuvre de l’exposition Airs de Paris mérite le détour. Il s’agit de l’installation de l’artiste et architecte Philippe Rahm intitulée Diurnisme. Son dispositif consiste en un cube blanc muni de deux banquettes, éclairé par des tubes jaunes en batterie et amplifié par la mélodie d’une musique de nuit. Dans ce dispositif, cette œuvre en superpose au moins deux autres plus anciennes. Sur le principe d’un casque audio posé à même le sol, la première retransmettait dans les jardins de la Villa Médicis à Rome une mélodie de Debussy où l’ancien pensionnaire était précisément venu chercher inspiration. La seconde n’était autre que le Pavillon suisse à la Biennale d’Architecture de Venise (2002). Préau immaculé et hermétiquement clos muni de quatre banquettes et de musiques subliminales du groupe Air, le sol et l’atmosphère étaient censés restituer un environnement alpin d’altitude. Combinée à un éblouissant plancher de tubes fluo reconstituant l’éclairage indirect du soleil sur la neige, l’atmosphère avait quant à elle compensé la proportion d’oxygène dans l’air par ajout d’azote, l’un et l’autre contribuant à l’effet euphorisant et bronzant d’un bon bol d’air à 2 000m. Éloge de la délocalisation géographique et de la distorsion climatique sur fond d’easy listening éthérée…une véritable abstraction de paradis artificiel !

Dans l’exposition Airs de Paris, la compil’ systématique d’ersatz procède de la même finalité par synthèse, par transformation – ou tout simplement par substitution de l’original naturel par sa copie moderne. Ce qui est visé n’est pas tant le détournement des référents que l’effet similaire à l’original qu’elle produit à l’intérieur de l’organisme. Horlogerie biologique facile à tromper, les mêmes causes produisent toujours les mêmes effets. Il suffit donc de faire comme s’il s’agissait de haute montagne ou de nuit pour l’abuser ! Ici, seule l’ambiance change : Diurnisme remplace Air et Debussy par une mélodie de Nocturnes composées par un obscur compositeur classique. Quant à l’éclairage au tube fluo, il ne provient pas d’une réflexion indirecte par le sol mais plutôt d’un orage boréal par le plafond – l’intense lightning field de tubes jaunes ayant, nous dit-on, un effet physiologique équivalent à une totale absence de lumière. Fort heureux de jouer une nouvelle fois les cobayes d’une installation (qui, à coup sûr, sera amenée à s’adapter à une prochaine édition des Nuits Blanches), cette poétique ne va pourtant pas sans poser certaines questions.

Même si les philosophes Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy affirmaient, en conclusion de leur Mythe nazi (1991), que « le nazisme ne résume pas l’Occident », « n’en est pas non plus l’aboutissement nécessaire » mais en constitue toutefois ni une aberration ni « une aberration simplement passée », les dispositifs de Philippe Rahm se rattachent assurément à une épistémologie moderne où naturalisme, biologisme, eugénisme et nazisme forment un écheveau de filiations qu’il faudrait, en toute rigueur, examiner une à une (cf. notamment l'épistémologue André Pichot, La Société pure. De Darwin à Hitler, 2000). Complétées de surcroît par les biotechnologies et leurs fantasmes, ces « pièces » (retenons cette terminologie qualifiant ce qui hésite constamment entre le registre interactif de l’installation artistique et l’échantillon prototypique d’un bâtiment habitable*) – enclosures existentielles d’un nouveau genre – sont malheureusement loin d’avoir dit leur dernier mot. De telles investigations étant bien trop complexes et polémiques pour en déployer ici brièvement l’envergure, retenons-en ici simplement le principe de parenté.

En conséquence, qu’il en soit le visiteur, l’habitant ou le survivant, exposer un cobaye humain à de telles expérimentations (dignes du Musée de la Découverte) non seulement ne présage rien de bon quant aux substitutions des référents <neige>, <air> ou <nuit> par leurs distorsions et contrefaçons synthétiques, mais n’anticipe pas non plus les conséquences sociales et individuelles auxquelles conduiront inévitablement de si « innocentes » réductions biologiques de l’animal humain. Alors que la Ville hormonale (2000) de Philippe Rahm, campement de concentration urbaine en forme de parc d’attractions biologiques, avait déjà suscité beaucoup de circonspection, Diurnisme nous invite à une vigilance accrue. Ce que l’artiste-architecte nous y figure systématiquement, c’est une défiguration préfigurée – une abstraction biomoderniste – plus systématique encore. De la pompe à air à la chambre à gaz ou du camp de concentration au white cube microclimatisé il n’y aurait donc là qu’un seul et même pas, que franchissent depuis longtemps Peter Sloterdijk ou Giorgio Agamben pour le mettre en évidence. Mais un aussi suspect petit pas pour l’homme moderne en fera-t-il un grand pour l’humanité ? Évidemment non…

Nikola Jankovic

Revenir en haut de page
Voir le profil de l'utilisateur Envoyer un message privé
Montrer les messages depuis:   
Poster un nouveau sujet   Répondre au sujet    Airs de Paris Index du Forum -> Contrôle et régulation Toutes les heures sont au format GMT
Page 1 sur 1

 
Sauter vers:  
Vous ne pouvez pas poster de nouveaux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
Vous ne pouvez pas éditer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas supprimer vos messages dans ce forum
Vous ne pouvez pas voter dans les sondages de ce forum

Tous droits réservés aux auteurs des textes

Powered by phpBB © 2001, 2005 phpBB Group
Traduction par : phpBB-fr.com