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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Dimanche 09 Septembre 2007, 14:42    Sujet du message: Le Propre de la ville Répondre en citant

Je me permets de recopier l’intégralité d’un article de Jean-Christophe Bailly, issu d’un livre épuisé qui ne figure pas dans la bibliographie du forum, et qu’un ami vient de me prêter. Il a le mérite, selon moi, non seulement de condenser dans un même texte la plupart des questions que j’ai pu me poser plus ou moins confusément (à savoir celles du nom propre et du non-lieu, celles de la signature et de l’anonymat, celles sur l’intérêt de raconter ou de décrire la ville plutôt que de chercher à l’expliquer, et celles sur l’intérêt d’y ménager des espaces vides) mais surtout de les articuler et, du même coup, de les expliciter. En somme, au risque de paraître fainéant, je souhaite que cet article serve ici, au moins pour moi, de conclusion — à condition que celle-ci n’ait rien d’un dernier mot, ni d’une fin de non-recevoir, et encore moins, par le truchement de Bailly, d’un argument d’autorité, qu’elle préserve donc en elle des failles et des aspects sujets à relance et discussion. J’en surligne les passages qui me semblent le plus en résonance avec ce qui n'engage que moi dans l’échange de posts qui précède.

« Carthagène, Cartagena de las Indias : un nom, le nom d’une ville sur la Terre, et ce nom, comme tout nom de ville, de montagne, de lieu-dit, avant d’être un ici (si l’on en est, si l’on y va), est un là-bas : un motif de rêverie, un buisson d’idées qu’on se fait, d’images qu’on imagine. La Colombie, les Caraïbes, la musique, une rue, une place, des balcons, le soleil, un patio plein d’arbres et d’oiseaux… tout vient, relayé par la littérature (Garcia Marquez, Mutis), les récits de voyage (Humboldt et Bonpland, Elisée Reclus) et même les photographies des guides et des agences. Puis, arrive un jour où l’on s’y rend et tout le buissonnement légendaire du « là-bas » s’éteint, s’évapore en petites fumées invisibles le long des rues. Il en restera à peine une buée. Le réel sonne la charge, comme il le fait, sans bruit, sûr de sa victoire : c’est là, c’est ainsi, ressemblant, différent.

« L’apprentissage commence, le souvenir débute. Mais le nom, ce qui faisait venir, ce qui faisait rêver — la ville coloniale intacte, la province créole et ses siestes alanguies —, s’il recouvre bien toute la ville, n’en désigne vraiment que le noyau originel : Carthagène, aujourd’hui, c’est au moins trois villes. La ville ancienne enceinte de murailles et le faubourg de Getsemani serrant tous deux comme une pince le Muelle de los Pegasos (le vieux port) — la ville touristique moderne étirant ses hôtels et ses immeubles tout au long de la péninsule de Bocagrande qu’une caserne surveille comme un verrou — et, enfin, ce qu’on n’hésiterait pas à appeler la vraie Carthagène si tout n’était pas également vrai, soit cet ensemble de faubourgs adossé au plan complexe des lagunes, avec ses tôles ondulées, sa poussière africaine et ses indérobables secrets. Trois zones bien distinctes cohabitent ainsi, Bocagrande tournant le dos aux deux autres qui, du moins, restent proprement colombiennes et marquées du signe de l’ailleurs que l’on était venu voir. Un centre historique donc, exportation stylistique des colonisateurs ; une banlieue de faubourgs assez semblable à tout ce qu’on voit dans le tiers-monde, mais indéniablement teintée de la tonalité caraïbe ; et un faubourg résidentiel, international, bien proche quant à lui d’être, dans la version tropicale, ce que Marc Augé appelle un non-lieu : la tripartition de Carthagène n’a rien d’étonnant ni de catastrophique, et c’est même parce qu’elle est banale que je l’évoque.

« Ce que dit Carthagène, en effet, c’est que la ville (ce qui, dans la ville, correspond à l’attente qui est dans son nom) est minoritaire au sein même de l’espace urbain, c’est que l’espace urbain contient de la ville et aussi quelque chose d’autre qui n’en est pas. Le mouvement est spontané, qui rapporte l’art de la ville aux centres anciens où il se constate et la débâcle de la non-ville aux périphéries où il se développe selon toute une série de variantes (allant de l’improvisation des bidonvilles à l’ultra-planification des « villes nouvelles »). L’idée que l’art de faire la ville soit un art perdu, et à retrouver, en découle tout naturellement. Si elle est globalement juste et cruellement vérifiée par le manque le plus criant de l’urbanisme moderne, cette idée comporte pourtant tous les dangers d’une dérive passéiste. Le contextualisme, soit le nom un peu lourd du mouvement qui privilégie l’art de la ville sur l’art de l’objet architectural isolé, ne doit pas tant être compris comme une pure conservation que comme une création continue, au sein de laquelle le respect des règles du jeu (gabarits, rues, etc.) l’emporte sur les réflexes de stricte et vaine imitation ?

« La ville rassemble aujourd’hui ce qui la type et lui donne son nom et qui, sans type, demeure anonyme. Concomittants et complices sont les mouvements qui capturent le type et ceux qui produisent de l’anonymat. La capture du type qu’est le typique, avec toute la vulgarité dont elle est capable et tous les alibis culturels et touristiques dont elle se dote, accompagne comme son ombre l’atypie proliférante du non-lieu et du sans-nom : presque automatique est le passage de la zone délaissée à la zone « embellie ». Dans les villes de province françaises, l’accumulation des magasins à grande surface et des « zones d’activité » de la périphérie annonce pratiquement la rue piétonne du centre, au point que les uns apparaissent comme l’effet et l’obligé de l’autre. Maquillée en son centre, délaissée sur ses bords, la ville se retrouve pour ainsi dire dispersée en son propre sein, dans les alvéoles plus ou moins larges où ne l’ont pas encore rattrapée spéculateurs ou édiles.

« La vraie ville, la ville tout à l’œuvre d’elle-même est en effet toujours en quelque façon abandonnée : laissée tranquille, purement vouée aux joies du type et du nom, usant de sa propre essence comme d’une manne renouvelable. Cette vérité du propre ne s’accompagne d’aucune signalisation, elle se signale d’elle-même, elle s’entend : langue natale pour ceux qui la parlent, langue étrangère pour ceux qui la découvrent. Et la surprise, c’est bien que le propre soit dispersé à travers la totalité de l’espace urbain, et qu’il ne corresponde qu’en partie, voire plus du tout, aux zones officiellement recommandées à l’attention du visiteur. La signature du propre est libre et déliée, elle accompagne l’architecture, mais en spécifiant celle-ci tout du long autant comme une suite sans fin de petites notes et d’ariettas que comme un empilage de symphonies. Ainsi, on le sait, dans des villes vouées au tourisme à grande échelle, comme Paris ou Venise, peinera-t-on, sauf à certaines heures hors saison, à retrouver leur être-propre là où pourtant les étoiles des guides le signalent, tandis que celui-ci continue de se répandre librement avec la lumière sur telle place ou tel campo oubliés. Cette vérité du propre en même temps rebondit, retrouvant là où on l’attendait le moins la ville telle que son nom la disait, et il arrive que la banlieue elle-même, comme autrefois les faubourgs, en saisisse, mieux qu’un signe officiel, un accent inattendu ou perdu. Chaque ville parle d’un seul allant son propre argot, chaque ville contient en elle une ville clandestine qui la transperce en des mailles disséminées dont le flâneur, pas à pas, tisse la cotte. Qui n’est jamais entré dans une cour ne saura jamais rien de Paris : ici, le roman se déplie de lui-même pour monter les marches d’un escalier de service, éreinté d’eau de Javel, et pour raconter tout ce qui, sous les façades, entretient la vie du lexique.

« Mais entre les traboules qu’à Lyon on condamne ou au contraire illumine et les îlots qu’on détruit, entre les pseudo-palais des classes molles et les colifichets dont on pare les banlieues dans l’espoir que ceux qui y vivent se tiennent tranquilles, partout la tendance dominante est à l’éradication du propre et à la destruction du type. Non seulement, on ne sait plus les faire venir, les créer, mais on les rend fossiles, là où ils étaient opérants.

« Les formes du type — c’est même ce qui le définit — sont différentes en chaque lieu, et les problèmes d’une ville du tiers-monde comme Carthagène ne sont pas ceux, disons, de Florence (même si une partie de ce qui les menace est identique), de même que la question de la banlieue ne se pose pas de la même façon à Paris ou à Bogota, à Hambourg ou au Caire. Pourtant, à peu près partout sur la Terre, avec des différences d’indignité, de cynisme, de violence, existent des maisons qui ne sont pas des maisons, des rues qui ne sont pas des rues, des espaces qui n’ont pas d’espace. Et c’est même dans ces jachères, qui ont toutes entre elles des traits communs, que vivent désormais la plupart des hommes, ou tout au moins une partie croissante de la population mondiale. C’est à l’échelle de ce bouleversement quantitatif que se pose la question de la ville et même celle du territoire tout entier : monde rural et zones sauvages tout aussi bien. Partout, cette question peut être définie comme celle de l’appropriation du propre, soit tout à la fois une restitution et une invention. Une ville qui serait tout entière son nom en propre, qui, suffisamment abandonnée à ses habitants pour n’en abandonner aucun à l’égarement du sans-lieu et qui, usée jusqu’à la corde, jouirait également de cordes fraîches nouvellement tendues — une telle ville, sans doute, n’a encore jamais existé. Pourtant, cette ville qui serait la ville entière, entièrement exposée au partage, et qui comporterait, faut-il le dire, la tension d’un accomplissement démocratique total, se figure d’elle-même comme le nom ou le pôle de toute politique à venir qui ne serait pas cette valse timorée entre gestion et symbole que l’on voit tous les jours.

« La spontanéité même avec laquelle nous nous tournons vers de grands traits urbains du passé pour y puiser les figures modulables d’un devenir-ville actuel tendu vers le bien-vivre ne doit pas nous faire oublier — et le cas de Carthagène, ville coloniale, est ici assez parlant — que ces traits parviennent, dans leur quasi-totalité, de sociétés dominatrices et violentes. La célèbre remarque de Walter Benjamin sur les monuments de la culture qui sont aussi documents de la barbarie s’applique en premier lieu aux œuvres de l’architecture. Du Palatin à Manhattan, ce sont toujours les ressources de l’échange inégal qui ont fait les villes telles qu’on les voit, dans leurs ruines, leurs parures et leurs arrière-cours. Antique est le lien de l’architecture à la tyrannie, mais antique aussi est le trou que fait l’agora dans la tyrannie. L’agora, espace vide ménagé comme une garantie au centre de tout l’érigé, c’était, bien sûr, une forme urbaine (c’est même la fondation de la forme urbaine), mais c’était aussi, conséquemment, tout ce qui s’en allait d’elle par les rues, en plus de paroles souriantes ou grincheuses. Ce ruissellement de paroles, libéré par la ville et qui devient murmure de révolte si la ville prétend se refermer sur lui, apparaît à la fin comme l’ébruitement de la ville elle-même : la ville, c’est la multiplication, l’ajointement et la rupture des récits.

« Contenir en silence l’existence des récits et la propager au loin comme un effet de soi, tel est l’être-propre de la ville et ce pour quoi, sans aucune illusion sur la surdité, il convient, ne craignons pas le mot, de militer. La menace qui pèse sur elle, il faut que toute la ville en parle.


Jean-Christophe Bailly, « Le Propre de la ville », in La Ville à l’œuvre, Paris, Editions Jacques-Bertoin, 1992.
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