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Exercice de mésentente

 
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Nicolas Bouyssi



Inscrit le: 18 Mai 2006
Messages: 61

MessagePosté le: Samedi 11 Novembre 2006, 23:08    Sujet du message: Exercice de mésentente Répondre en citant

« Ainsi donc, écrit Rilke au début des Carnets de Malte Laurids Brigge, c’est ici que viennent les gens pour y vivre ? Je penserais plutôt que c’est un endroit pour y mourir. »

Ici, ce n’est pas dans une cité radieuse construite par Le Corbusier, ou dans une cité dortoir érigée par de quelconques architectes étiquetés fonctionnalistes. Ici, c’est bien avant la Seconde Guerre mondiale, et même avant la Première. C’est à Paris, près du Val de Grâce, en 1902, dans une société qui est certes malade, mais pas comme on a pu l’écrire dans ce forum, « malade de ses banlieues ».

Car le roman de Rilke ne débute pas dans une société qui se conçoit comme tas d’organes, dont on se doute que la banlieue ne serait pas la tête, ni le cœur, ni même les pieds, mais plutôt l’anus, ou bien l’appendice. Si la société dont parle Rilke - et avec lui Musil - est malade, c’est entièrement: dans ses faubourgs comme dans sa province, dans sa campagne comme dans sa capitale. Ce qui demande, comme on le sait, un tout autre type de réflexion, et non seulement la duplication de poncifs qui appliquent des règles de langage déjà toutes faites.

Pourtant, de loin en loin, sur ce forum, se font jour des discours sur des portions notables de la ville, qui semblent effectivement céder à des effets de langage. Effet de langage thérapeutique puisqu’il y a maladie d’un côté du périphérique et diagnostic de l’autre, ou effet de langage soudainement poétique, et non plus seulement sociologique, mais d’une poésie pour le coup plutôt faisandée, crypto-baudelairienne, en tout cas très peu rilkéenne, qui préconisait au jeune poète : « Si votre quotidien vous paraît pauvre, ne l'accusez pas. Accusez-vous vous-même de ne pas être assez poète pour appeler à vous ses richesses. »

Pour ma part, je me demande bien ce qu’il y a à gagner à succomber à de tels effets de langage, et quels en sont, au juste, les charmes. Sans doute pas celui de planter un clou, puisque la planche est soi-disant pourrie, et sans doute pas non plus celui de convertir notre regard, puisque pour ce qui est de la poésie de la ruine, elle ne remonte même pas à Baudelaire : on la trouvait déjà chez Du Bellay.

Ainsi, il s’agirait peut-être d’un charme de tête, celui de savoir qu’on est du bon côté du manche, celui qu’on peut tenir en main pour l’enfoncer dans la boue. Car, au fond, si j’entends bien, c’est de cela qu’il s’agit, rabattre des kilomètres de territoire en une seule phrase, et une phrase qui soit déségréable et réductrice pour ceux qu’elle vise.

Afin de briser le consensus (après tout, la pensée peut également être un champ de bataille), j’aimerais soumettre à qui le souhaite ces quelques lignes d’Economie libidinale, de Lyotard (Paris, Minuit, 1974, pp. 141-142) en proposant, comme exercice de mésentente (ou de différend) de remplacer le mot « prolétariat », qui ne suscite plus beaucoup de passion, par celui de « banlieue », et celui de « prolétaire » par celui de « banlieusard » :

« Et voici la question : Pourquoi vous, les intellectuels politiques, vous penchez-vous sur [la banlieue] ? en commisération de quoi ? Je comprends qu’on vous haïsse si l’on est [banlieusard], il n’y a pas à vous haïr parce que vous êtes des bourgeois, des privilégiés aux mains fines, mais parce que vous n’osez pas dire la seule chose importante à dire, que l’on peut jouir en avalant le foutre du capital, les matières du capital, les barres de métal, les polystyrènes (…), et en en avalant des tonnes à en crever — et qu’au lieu de dire cela, qui est aussi ce qui passe dans le désir des capitalisés, [banlieusards] des mains, des culs et des têtes, eh bien vous vous faites une tête d’hommes, tête de mecs, vous vous penchez, vous dites : ah mais ça, c’est de l’aliénation, c’est pas beau, attendez, on va vous délivrer, on va travailler à vous libérer de cette méchante affection pour la servitude, on va vous rendre la dignité. Et de cette façon vous vous placez du côté le plus ignoble, moralistes, celui où l’on désire que notre désir de capitalisés soit pleinement ignoré, interdit, piétiné, vous êtes comme des curés avec les pécheurs, ça vous fait peur, nos intensités serviles, il faut que vous vous disiez : doivent-ils souffrir à en supporter tant ! Et bien sûr que nous souffrons, nous les capitalisés, mais ça ne veut pas dire que nous ne jouissons pas, ni que ce que vous croyez pouvoir nous offrir comme remède à quoi ? à quoi ? ne nous dégoûte pas plus encore, nous avons horreur de la thérapeutique et de sa vaseline, nous préférons crever sous les excès quantitatifs que vous jugez les plus bêtes. Et n’attendez pas non plus que notre spontanéité se révolte. »

Comme on le voit, l’effet produit est plutôt virulent… Il a du moins le mérite de compliquer la question.
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