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Cité Dorgane

 
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Auteur Message
Nicolas Bouyssi



Inscrit le: 18 Mai 2006
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MessagePosté le: Dimanche 19 Novembre 2006, 16:22    Sujet du message: Cité Dorgane Répondre en citant

Cité Dorgane

En se réveillant, un matin, les habitants du quartier comprirent que leur voisin du premier avait décidé de disparaître d’une manière inusitée. Les circonstances de la nouvelle étaient plutôt macabres. Partout, dans les cages d’escalier, les caves, les ascenseurs et les parkings, avait été placardé le mot suivant :

"Votre voisin du premier, à qui personne ne parle, et qui, en signe de protestation, a décidé d’en finir, a l’honneur d’annoncer à son aimable entourage qu’il mourra d’une façon parfaitement imprévisible.

"Toute recherche pour retrouver mon corps serait aussi stupide qu’illusoire. Après m’avoir méprisé de mon vivant, ayez au moins le courage de traiter mon cadavre avec un peu de respect."

La première réaction de l’immeuble, et même de la cité, fut d’aller sonner à sa porte ; elle était ouverte. A l’exception de quelques moutons de poussière, l’appartement était vide. Ce fut la première surprise qu’avait réservée l’homme à ses colocataires. On tenta de contacter sa famille, ou ses amis, mais il n’en avait pas. S’il avait travaillé, ses collègues ou son employeur auraient pu donner des indices sur son comportement quotidien, mais il ne travaillait plus depuis longtemps. On prit la décision d’attendre la suite des événements.

Le premier membre qu’on retrouva fut un pied ; il avait été soigneusement mutilé, et il était accompagné d’une petite étiquette, sur laquelle on pouvait lire : « A suivre ». Le désarroi des habitants fut total. Jour après jour, à cause de rumeurs, une masse plus impressionnante de voisins s’agglutina sur la place dysfonctionnelle, entre les immeubles. Et chacun y alla de ses hypothèses, de ses impressions, ou de ses angoisses : le pied avait été posé au milieu de l’aire de jeu, ce qui impliquait un poseur. Il sembla évident que ce poseur était le propriétaire du pied lui-même, car personne d’autre n’aurait pu accepter de participer à une mise en scène aussi sordide. On admit également, outre le caractère dément d’un être prêt à se mutiler lui-même, que le voisin s’étant déplacé une fois, on ne pouvait plus prendre ses menaces à la légère : il fallait s’organiser.

Une équipe de volontaires se proposa de surveiller le quartier, et les uns relayèrent les autres pour permettre à tous de dormir. Le problème, c’est qu’il ne revint pas, mais posta une centaine de lettres, une pour chaque résident, dans laquelle un cliché représentait une main coupée et écrasée, une nouvelle fois accompagnée des mots : « A suivre ». La panique gagna l’ensemble des résidents lorsqu’une bande d’adolescents repéra dans la gueule d’un chien errant un deuxième pied. Quelques vieillards déménagèrent dans la semaine qui suivit.

Que voulait-il ? Où se cachait-il ? Chaque nouveau jour était accueilli dans la peur et le dégoût. Accablé d’avance à l’idée de découvrir une nouvelle photo, un nouveau membre, on se méfiait de tout, on n’osait plus s’approcher des poubelles ni ouvrir les boîtes aux lettres. Certains habitants, pour garder le moral, tentèrent de se réfugier dans l’humour noir : Privé de ses deux pieds, déclarèrent-ils, l’homme ne pourrait plus aller bien loin, on était donc sûr de ne pas le recroiser, ou bien il avancerait si lentement qu’on pourrait s’en saisir sur-le-champ. Et s’il se coupait l’autre main, il ne pourrait plus écrire. C’était un espoir. On en vint donc à attendre l’arrivée de cette main. Il avait bien sûr pensé à contrecarrer cette logique ; et il envoya un bout de lèvre.

Les sentiments évoluèrent : l’impuissance était telle que la culpabilité se mua en haine, et qu’après une période de compassion, on en arriva à souhaiter sa mort. Après tout, qu’attendait-il ? Il n’était pas le seul à qui personne ne parlait, pas le seul dont la vie se déroulait dans l’indifférence générale. S’il avait voulu faire réfléchir, les gens avaient réfléchi. Ils se parlaient désormais, ils étaient plus attentifs, et le quartier était devenu moins violent. De ce point de vue, on reconnaissait que son agonie avait eu du bon.

Rien de nouveau ne se produisit pendant des mois. Avait-il changé d’avis, était-il mort : toujours est-il qu’on commença à l’oublier et à retrouver ses habitudes. L’équipe de volontaires cessa ses rondes nocturnes, on redevint indifférent les uns aux autres. Un soir, une voiture fut même brûlée ; le lendemain matin, on retrouva au centre de la place dysfonctionnelle un sexe arraché avec, de nouveau, la mention : « A suivre ».

Comment décrire la réaction qu’entraîna cette découverte ? Il y eut de l’horreur, de l’incompréhension, du désespoir. Les rondes recommencèrent, même si chacun sentait qu’elles étaient inutiles. On crut comprendre que cette nouvelle mutilation sanctionnait une attitude plus générale. La seule solution était donc de se prendre plus en compte ; il fallait se parler davantage, prouver que, dans la cité, il n’y aurait plus jamais d’actes violents ni d’indifférence. Aussitôt, une objection s’éleva. S’il était au courant du climat, handicapé comme il l’était, avec son bout de lèvre arraché, sa main en moins, sans pieds et, plus incroyable, sans sexe, il était impossible à l’homme de sortir sans provoquer de réaction. Or, aucune rumeur sur un monstre mutilé ne circulait.

Le plus étrange était même qu’il soit encore capable de collecter des informations sur son ancien quartier ; il devait manger, avoir de l’argent pour se loger. Il conservait donc une forme de vie sociale en complète opposition avec son état présumé. Autrement dit, ou bien les membres découverts n’étaient pas les siens, ce qui faisait de la victime un assassin ; ou bien il avait des complices, et des complices résidant dans le quartier.

Une telle hypothèse réduisait à néant le motif de ses actions. Etant accompagné, il n’était pas seul. N’étant pas seul, il n’était pas victime d’une indifférence générale. Quel pouvait bien être son objectif? Faire peur ? Traumatiser ? Amener les habitants à réfléchir sur leur manière de vivre ? Il restait, quelle que soit la façon d’envisager la question, des zones d’ombre complètement aberrantes, et inquiétantes. Etait-il intact, cela voulait dire qu’il tuait. Aucune enquête en cours ne confirma l’hypothèse.

Dans le doute et l’effroi, deux attitudes s’affirmèrent. Une partie des gens résolut d’admettre que les membres retrouvés étaient les siens, et que chaque mutilation était bien la sanction d’un comportement condamnable. On suggéra une vie associative plus soutenue, des repas de quartiers furent organisés. Les autres, au contraire, partirent du principe que de telles mutilations ne pouvaient que provoquer la mort ; il était donc intact. Loin d’en appeler au calme et à l’ouverture, ils préconisaient une méfiance accrue et poussaient les gens à plus d’hostilité.

Seuls ceux qui avaient eu l’idée qu’il était un criminel furent concernés par l’envoi d’un nouveau cliché, il représentait des oreilles et un nez dans un bocal. Les tenants de la première hypothèse tirèrent profit de la circonstance pour tenter de convaincre leurs opposants : Il fallait cesser de se diviser, et au contraire accentuer les projets d’alliance, tout ce qui pouvait permettre à la cité de présenter d’elle une bonne image, une image dont seraient non seulement fiers les résidents, mais aussi l’homme. Et qui sait, prédirent certains, si on était enfin capable de se respecter, peut-être que malgré son état pitoyable, l’homme reviendrait. Quelques-uns l’espéraient : ils rédigèrent une lettre, qu’on diffusa partout, dans laquelle les principaux arguments étaient ainsi résumés :

"Depuis des années, nous vivons ensemble sans nous connaître. Un des nôtres a décidé de se révolter contre cet état de fait. Comprenons la générosité de son acte. Ne tolérons plus les intimidations et les humiliations, ceux qui les commettent n’agissent que dans leur propre intérêt. Aimons-nous. Prouvons à notre ancien voisin que ses sacrifices n’ont pas été vains. Rejoignez dimanche prochain notre grande marche silencieuse à travers la cité."

La marche eut lieu ; elle fut largement suivie, une Amicale de solidarité fut même créée, qui proposait, entre autres, la mise en place d’une collecte pour subvenir aux besoins de l’homme si, par bonheur, il revenait.

Le temps passa ; des arbres furent plantés, des aires de jeu et des commerces construits, on entreprit des actions judiciaires contre les délinquants du quartier ; et, chacun dut l’admettre, la création de l’Amicale avait été positive. L’année suivante se déroula sans incidents, mais le voisin, un jour, effectivement, revint.

Quand il arriva, un grand banquet de commémoration en l’honneur de sa première mutilation se préparait ; c’était le matin ; sur la place dysfonctionnelle, une grande tente et une table se dressaient. Peu de personnes étaient là, mais on le reconnut immédiatement. Or l’homme marchait normalement ; il souriait. Des rumeurs montèrent et l’homme eut un mouvement d’appréhension : il ralentit. Quand il fut plus près, l’un des bénévoles, qui plantait la tente, cria : « Il lui manque un pied ». Comme soulagés, les habitants présents se rapprochèrent ; l’homme eut un nouveau mouvement d’hésitation, puis il s’avança. Il n’y eut plus de doute possible : il possédait toujours son pied droit et ses deux mains. « Ce n’est pas possible, dirent quelques-uns, ce n’est pas lui. »

D’autres, encore sous le coup de la surprise, qui faisaient partie des administrateurs de l’Amicale, ne surent comment réagir. Son retour était devenu une de leurs raisons de vivre, mais l’image qu’ils se faisaient de leur propre héros — un être handicapé, et d’autant plus sublime qu’il avait sacrifié son propre corps pour la cité — ne correspondait en rien à l’impression qui se dégageait de la présence de l’homme. Figés sur place, ils s’interrogeaient. Et, en eux, une forme de ressentiment naquit.

Le voisin continuant d’avancer, on vit bientôt que sa lèvre inférieure était incomplète ; malgré ce qu’une telle réaction supposait d’égoïsme, on fut plutôt soulagé.

On s’approcha encore. La première personne qui réussit à le toucher ne put s’empêcher de lui demander s’il avait, oui ou non, encore son sexe. L’homme fut choqué, certains de ceux qui arrivèrent peu après se sentirent mal à l’aise : pourquoi aller si loin ? Il lui manquait tout de même un pied et un bout de lèvre. Le fait est qu’à cette question, l’homme perdit d’abord toute contenance mais il répondit. Et sa réponse fut oui.

Un groupe affirma que c’était un imposteur qui tirait parti de sa ressemblance avec l’ancien voisin ; d’autres prétendirent que c’était bien lui, et qu’il avait eu vent de l’énorme collecte que l’Amicale avait organisée. De toute façon, personne n’était vraiment content de le revoir : « Et pourquoi tu reviens ? », dirent les uns. « Tu t’es bien moqué de nous », dirent les autres. L’homme prit peur, il tenta de s’enfuir. Il fut rattrapé, on devint agressif.

La cité était ainsi construite, avec ses quatre tours et sa place dysfonctionnelle en plein centre, que les sons montaient. On ouvrit les fenêtres, on vit un inconnu silencieux entouré par des bénévoles en colère, la plupart des habitants se dirent : « Ça recommence » et descendirent.

L’ambiance générale était de plus en plus tendue : un homme assez gros, un de ceux qui s’était immédiatement proposé de veiller sur le square la nuit, et qui, sans trop savoir pourquoi, s’était rallié à l’Amicale, essayait présentement d'agripper son ancien voisin en hurlant. On les sépara ; le président de l’Amicale comprit l’urgence et fit une intervention pour que tout le monde rentre chez soi. Il y eut des altercations, des jets de bouteilles, la police s’interposa. Sous bonne escorte, l’homme fut conduit dans un lieu sûr, ce qui, aussitôt, donna lieu à de nouveaux placards. Les uns disaient :

"Nous l’avons toujours dit et son allure générale ne fait que confirmer nos doutes. Nous avons affaire à un imposteur. Réveillons-nous, il n’est pas trop tard. L’Amicale nous extorque des fonds pour une cause qui n’existe pas. Nous l’avons vu, il n’est pas ce qu’on croit ; il marche normalement : il a même le culot de sourire. On s’est moqué de nous. Il est temps d’agir."

La réplique ne fut pas longue à venir, et elle disait :

"Au lieu que son retour soit une fête, certains, animés par une haine éternelle, réclament plus de preuves et plus de sacrifices. Le pied ne leur a pas suffi, le bout de lèvre ne leur a pas suffi. Que peut-on attendre de ceux qui pour ne pas verser le sang réclament plus de sang ? Oui, il est de retour, oui il est parmi nous et il est vivant. Continuons le combat ; restons mobilisés. Une nouvelle marche silencieuse sera organisée dans trois jours. Pour notre paix à tous, pour notre sécurité, venez nombreux."

Les trois jours furent houleux. Il fallait examiner son corps, protestaient les rédacteurs du premier placard. Or l’homme ne revint pas, il ne s’expliqua pas non plus.

De nouveau, l’ambiance dégénéra. Certains exigèrent des remboursements ; des voitures brûlèrent une fois de plus, et le siège de l’Amicale, situé près de la place, fut complètement saccagé. Le matin de la marche, on retrouva l’homme pendu : la marche fut annulée et les membres de l’Amicale réclamèrent la possibilité d’intervenir à la salle des fêtes. L’intervention commença dans le bruit, par la divulgation de la nouvelle de sa mort. Après quoi, le silence se fit et tout le monde écouta.

On devait le reconnaître, l’homme était bien moins handicapé qu’on ne l’avait toujours cru. Son pied manquant, par exemple, il l’avait perdu lors d’un accident de voiture. Autre nouvelle troublante : il n’était, le jour de son arrivée, absolument pas au courant de ce qui avait pu se tramer dans la cité. Simplement, il se souvenait que neuf mois plus tôt, il s’était coupé la lèvre, et il avait souhaité savoir quelle était l’ambiance aussi longtemps après sa disparition. Pourquoi ne s’était-il pas tué ? Outre la douleur qu’il avait subie après sa mutilation, le découragement, puis la nostalgie et les doutes sur la justesse de son acte l’avaient emporté sur son amertume initiale. A son retour, il s’était senti prêt à essuyer un accueil froid et malveillant ; mais l’hostilité fut si forte qu’elle l’avait jeté dans une forme de mutisme dont les membres de l’Amicale avaient eu du mal à le sortir.

Ressortait l’évidence qu’à l’exception du bout de lèvre, les membres retrouvés depuis son absence n’étaient, effectivement, pas les siens ; il n’en connaissait même pas la provenance. De plus, l’homme ayant reconnu qu’il avait agi en partie par rancœur, en partie par vengeance, il n’y avait plus rien qui puisse donner envie de pleurer sa mort. Par contre, ce qu’on devina, en écoutant le président de l’Amicale, c’est que des inconnus avaient profité du climat général pour envoyer des clichés horribles et faire circuler des membres dont on ne connaissait pas les propriétaires. Le président de l’Amicale exhorta son public à rester calme. Ce fut impossible : des voix s’étaient élevées, qui demandèrent que les coupables soient châtiés. La salle se vida, des groupes se formèrent à l’extérieur ; ils soupçonnaient les administrateurs de l’Amicale d’avoir abusé des errances d’un déséquilibré pour s’en mettre plein les poches. Le gros homme, celui qui l’avait malmené, réclama la parole et demanda qu’on lui rende son argent sous peine de préjudices ou d’un surcroît de violence.

La nuit fut agitée ; plusieurs sympathisants de l’Amicale jugèrent plus prudent de déserter le quartier et d’aller dormir chez des amis ; leur départ fut interprété comme un aveu de trahison. L’un d’eux, au moment où il tentait de faire démarrer sa voiture, fut même rattrapé et grièvement blessé. Que pouvait-on faire, et surtout, à qui appartenaient les membres qu’on avait retrouvés ? Une enquête judiciaire fut ouverte.

A cause de l’odeur, on finit par découvrir que tous les membres, photographiés ou non, avaient été découpés sur des cadavres par un voisin jaloux de l’idée de l’homme, qui avait eu envie de l’appliquer comme lui. C’était un employé de la morgue ; il habitait au deuxième et haïssait son immeuble et son quartier ; il s’enfuit le lendemain. En plus des moutons de poussière et des rares outils qui traînaient encore dans sa chambre, on retrouva, punaisée sur le mur, une lettre d’injures accompagnée d’une photo de son corps. Il y avait entouré ses pieds, ses jambes et ses mains. Il programmait de les amputer sans attendre.
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