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A la découverte du marché Secrétan

 
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Mercredi 22 Novembre 2006, 22:25    Sujet du message: A la découverte du marché Secrétan Répondre en citant

A la découverte du marché Secrétan

1.0 — Mercatus :

A première vue, on ne sait pas grand-chose du marché Secrétan. Situé dans le XIXe arrondissement, sur l’avenue du même nom, à quelques centaines de mètres des Buttes-Chaumont, il n’est pas répertorié dans le Guide du Paris mystérieux (Editions Tchou), qui fait, en la circonstance, la part belle aux lieux et artères plus prestigieux, ou plus pittoresques, qui le jouxtent. Quant au Guide de Paris des éditions Gallimard, il ne juge pas plus pertinent ni utile de le répertorier dans ses « Parcours thématiques » ou son « Paris par quartiers », pas plus d’ailleurs que les autres marchés couverts de facture architecturale ou d’organisation à peu près égales : le marché des Batignolles (XVIIe), le marché Beauvau (XIIe), le marché des Enfants-rouges (IIIe), le marché Europe (VIIIe), le marché La Chapelle (XVIIIe), le marché Passy (XVIe), le marché Riquet (XIXe), le marché Saint-Didier (XVIe), le marché Saint-Germain (VIe), le marché Saint-Martin (Xe), le marché Saint-Quentin (Xe ) et le marché des Ternes (XVIIe), préférant donner en appendice, dans une série de pages bleu gris destinées au tourisme, la liste des marchés biologiques ou spécialisés : marché aux Puces, marché aux Fleurs, marché aux Timbres, marché aux Livres, marché aux Oiseaux.

Etymologiquement, un marché, malgré ce que pourraient suggérer les euphonies et les pratiques quotidiennes, n’est pas un lieu où l’on marche. Le mot vient du latin mercatus et désigne une transaction commerciale, ou, par métonymie, le lieu où s’effectuent ces transactions. Le marché, couvert ou non, charmant ou non, a toujours été un lieu d’affaires fait pour la vente, le profit, l’enrichissement ; peut-être le premier aussi efficacement organisé et constitué autour de la concurrence. Etymologiquement, le marché n’a pas pour but d’être un lieu sympathique.

1.1 — Charles et Joseph Secrétan :

A consulter un dictionnaire usuel de noms propres, on pourrait croire que le marché Secrétan et l’avenue qui l’abrite portent un nom de philosophe suisse du XIXe siècle, complètement oublié et prénommé Charles, qui, dit le Petit Robert, « a tenté de formuler une philosophie de la "raison chrétienne", où le problème de la liberté et de sa réalisation dans la morale occupe une place centrale ». Il n’en est rien. L’avenue porte en fait le nom d’un homme encore moins important, devenu plus insignifiant encore pour les non-spécialistes, et fait partie de ces innombrables artères de Paris qu’on a baptisées telles en hommage, le plus souvent parfaitement illisible, de brèves sommités locales. Joseph Secrétan est dans le coin l’égal de Maslier, de Nortier et d’Hénain (propriétaires), ou d’Armand Carrel et de Daniel Manin (le premier fut publiciste, homme politique et tué en duel ; le second président de la République de Venise entre 1848 et 1849). Peut-être même évoque-t-il maintenant autant que le sculpteur Mathurin Moreau, qui fut aussi maire de l’arrondissement, voire du libérateur de l’Amérique du Sud Simon Bolivar, auquel, à la différence du précédent, le Petit Robert consacre encore un court article : c’est-à-dire rien, sinon un nom de passage, de cité, de métro, d’avenue ou de rue pour les habitants du quartier et ceux qu’on ne sait quoi aura obligé à s’y rendre.

Joseph Secrétan était, quant à lui, baron et colonel-major du 8ème régiment de voltigeurs de la garde de Napoléon. Il fut blessé en 1815, tandis qu’il défendait le quartier contre les ennemis de l’Empereur au moment où celui-ci essayait de reconquérir la France et Paris. On peut juger tout cela sans importance. On peut même considérer l’oubli de ces petites anecdotes nécessaire : il n’est peut-être pas plus utile de retenir que le marché Secrétan est dû à Baltard, et qu’il s’appela d’abord marché de La Villette. Ici, comme souvent, il est difficile de trancher, et de savoir, sans remords et sans doutes, où s’arrêter dans l’évocation du passé afin d’éviter l’érudition stérile.

1.3 — Ce qu’on peut encore savoir du passé du lieu :

Le marché date du XIXe siècle. Il a été construit sur l’emplacement du second gibet de Montfaucon. Ce gibet, constitué en 1760 à partir des vestiges du précédent, était composé de quatre piliers de grès, formant carré et entouré d’un fossé. Moins important que son ancêtre, où l’on pendait les criminels jusqu’à ce qu’il n’en reste que le squelette, il resta pendant une trentaine d’années, avant la chute de l’Ancien Régime, un des derniers symboles de la justice royale. A partir de 1792, avec la naissance de la Ière République et la mise en service de la guillotine, le gibet, devenu obsolète, parut inutile. On l’abattit et ses pierres furent vendues. Certaines, cependant, furent récupérées par la ville et servirent à la construction d’un bassin destiné à recevoir les surcharges d’excréments d’une grande voirie bordant le chemin de Meaux, qui en remplaçait une autre, plus ancienne, établie au même moment que le gibet, laquelle courait le long du chemin d’Aubervilliers. Cette nouvelle voirie, dite grande voirie de Montfaucon, servit aussitôt de réceptacle aux vidanges et aux immondices. Elle fut également utilisée comme clos d’équarrissage : on venait y tuer les chevaux devenus inutiles, parce que blessés, malades, ou vieux. On en abattit jusqu’à quinze mille par an.

Le quartier devint sordide et pua. Pourtant, des baraquements s’étaient multipliés autour de la voirie, un commerce d’importance s’était même organisé. On y fabriquait de l’engrais nommé poudrette, on y montait des boyauderies, ou on cultivait des asticots pour la pêche ; les crinières et les crins des chevaux étaient récupérés, puis vendus aux bourreliers et aux tapissiers ; la peau était envoyée aux tanneurs. Quant aux dépouilles inutiles, on les abandonnait.

Les charognes s’accumulant, elles finirent par attirer les rats par centaines. On ne fit rien pour arrêter leur invasion : c’est que les carcasses fraîches des cadavres de chevaux incommodaient, et que les rats — qui les rongeaient — les convertissaient en tas d’ossements en moins d’une nuit ; mais ils creusaient aussi des galeries souterraines. Leur nombre fut si conséquent que, bientôt, le sol s’affaissa : des baraquements s’effondrèrent ; l’endroit devint complètement insalubre ; on craignit les épidémies : la voirie fut supprimée et transférée plus loin, du côté de Bondy. Le quartier fut assaini entre 1845 et 1849. Le marché de La Villette put être inauguré en février 1868.

Certaines pierres du gibet, au moment de sa destruction, avaient également été employées pour la construction du canal Saint-Martin. L’avenue Secrétan est plus récente que le canal, inauguré par Napoléon Ier en 1808, dans la perspective d’assainir les eaux parisiennes et d’approvisionner efficacement la ville en eau potable. Paris, dont les habitants buvaient alors l’eau de la Seine, venait d’être victime d’une épidémie de choléra.

Si l’on se réfère à des plans plus anciens, le gibet n’existe évidemment pas ; le lieu correspond à un ensemble difficile à circonscrire et décrire de chemins, de champs, de lotissements ou de parcelles forestières rattachées aux communes de la Villette et de Belleville. Elles ne furent jointes à Paris qu’aux environs de 1860 ; par Napoléon III, encore.

2— Jeux de mots :

Pour qui s’intéresse à l’endroit, il n’est pas interdit, en désespoir de cause, de céder malgré tout, au moment de s’y rendre, aux suggestions euphoniques, et de rapprocher de la sorte le mot Secrétan du mot secret, afin de faire de ce marché couvert et délaissé, sinon un lieu de vente, d’offre et de demande, en passe d’être supplanté par les supermarchés alentour, un lieu de mystère et de flânerie. On peut, après tout, gommer ce qu’on sait, ce qu’on vient d’apprendre, et entrer dans le lieu comme dans un musée ou une ruine. Le plafond, avec son armature légère et métallique, est placé haut. On se souvient facilement, immédiatement peut-être, qu’une telle armature donna également lieu au chef-d’œuvre de Baltard, dont des bouts, dit-on, résident encore à Rungis et au Japon.

L’amateur de jeu de mots, que les calembours n’effraient pas, peut aller plus loin encore s’il le souhaite, et faire du marché Secrétan, au prix d’interversions de syllabes, le lieu d’un temps sacré. Il espère ainsi avoir converti pour un instant, grâce au langage, un lieu banal et commercial, qu’aucun guide réputé ne mentionne plus, en un lieu dans lequel, suppose-t-il, quelque chose reste susceptible de se produire.

3— Portrait d’une jeune femme en chercheuse de poires :

Supposons une jeune femme enceinte que les contraintes horaires, l’adresse et la quotidienneté amènent régulièrement, directement, au marché Secrétan. Comme elle attend un enfant, on l’imagine d’emblée moins dispersée qu’un individu seul : on s’y attache sans doute aussi davantage, parce qu’étant enceinte, elle est deux.

Pourtant, dès lors qu’elle entre dans le lieu, on ne peut pas en dire grand-chose. Malgré son ventre gros, elle est, après tout, quand il s’agit de manger, comme tout le monde : sa liste d’articles en tête, elle compare aussi les produits, elle cherche également les légumes, les yaourts, les steaks. Elle déambule et finit par élire un marchand dont les légumes sont plus gros, les yaourts plus nombreux, moins chers, ou dont la tête est plus souriante — dont quelque chose, de toute façon, est en plus par rapport aux autres. Supposons-la à la recherche de poires. Elle continue de regarder les produits, et se dirige vers le commerçant dont l’étal est le plus luxuriant.

Maintenant qu’elle a trouvé et qu’elle palpe les fruits les uns après les autres avant de les enfouir dans un sac, à moins que le coup soit trop fort et qu’il la heurte assez pour que son bébé soit directement menacé, on peut même la bousculer : elle ne sentira sans doute rien, et elle avancera, d'étal en étal, l’œil fixé sur les prix, tout entière concentrée sur la liste de courses qu’elle garde en tête, multipliant les additions et consultant sa monnaie afin d’en calculer le total. Parfois, sur sa route, elle verra le légume qu’elle convoitait, ou un fruit dont la surface et la couleur lui paraîtront si proches de celles qu’elle recherchait qu’elle l'engouffrera dans son sac après l'avoir payé.

Elle n’oubliera pas ce qu’elle cherche pour autant, elle avisera les marchands qu’elle a sélectionnés, elle ne verra désormais plus qu’eux ; le toit pourra se fissurer, certaines boutiques fermer : elle le remarquera peut-être vaguement, mais elle ne sera pas là pour ça. Pour elle aussi, le marché est un lieu fonctionnel.



(Source : Jacques Hillairet, Dictionnaire historique des rue de Paris, Editions de Minuit, 1963.)
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