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Ségrégation sociale et abolitions de rues

 
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Salvador Juan



Inscrit le: 28 Aoû 2006
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MessagePosté le: Samedi 02 Décembre 2006, 15:51    Sujet du message: Ségrégation sociale et abolitions de rues Répondre en citant

Voici quelques « effets de langage » d’un intellectuel (petit) bourgeois, le sociologue Maurice Halbwachs.
Ces deux courts passages me semblent éclairer, en creux, la question de l’urbanisme fonctionnaliste avant et après sa naissance.

1. A la fin d’une conférence, de 1908 (« La politique foncière des municipalités »), donnée devant des Maires socialistes, Halbwachs écrit :


« D'abord, l'exploitation des immeubles et la spéculation sur les terrains ne sont pas des entreprises comme les autres, parce qu'elles constituent des monopoles qui portent sur un service d'intérêt général et de première nécessité. Pas plus que les municipalités ne restent indifférentes aux variations du prix du pain, elles ne peuvent abandonner à l'arbitraire des particuliers et au jeu de la spéculation le soin de fixer le taux des loyers et les conditions du logement. (…)
Il y a cinquante ans, dans une grande ville comme Paris, malgré les ruelles étroites et tortueuses de la vieille cité, l’air, la verdure, les espaces libres se trouvaient plus également distribués qu’aujourd’hui. (…) Les municipalités ne s'inspireront pas seulement de raisons d'esthétique ou d'hygiène. Elles n'oublieront pas que les modes suivant lesquels les habitants d'une ville sont distribués et groupés influent beaucoup sur leurs sentiments sociaux. Obligées d'accepter provisoirement la division spontanée des villes en quartiers riches et pauvres, et d'appliquer, en matière foncière, des règlements distincts à ces régions ainsi séparées, elles considéreront qu'une telle opposition est provisoire. Les socialistes ne nient point hypocritement l'existence des classes : mais ils ne tiennent pas à ce qu'elles s'isolent les unes des autres dans l'espace. (…) Il n'y aura plus, si les municipalités le veulent, des parties compactes de la ville qui sont comme les camps retranchés de la population bourgeoise, où celle-ci s'habitue à ignorer, à craindre, à détester la classe ouvrière, massée à d'autres points de l'horizon, en des quartiers ou des rues où l'on ne s'aventure pas. »


2. Dans « La mémoire collective » (posthume, publié en 1950) Halbwachs écrit :


« Si, entre les maisons, les rues, et les groupes de leurs habitants, il n'y avait qu'une relation tout accidentelle et de courte durée, les hommes pourraient détruire leurs maisons, leur quartier, leur ville, en reconstruire, sur le même emplacement, une autre, suivant un plan différent ; mais si les pierres se laissent transporter, il n'est pas aussi facile de modifier les rapports qui se sont établis entre les pierres et les hommes. (…) Supprimez, maintenant, supprimez partiellement ou modifiez dans leur direction, leur orientation, leur forme, leur aspect, ces maisons, ces rues, ces passages, ou changez seulement la place qu'ils occupent l'un par rapport à l'autre. Les pierres et les matériaux ne vous résisteront pas. Mais les groupes résisteront, et, en eux, c'est à la résistance même sinon des pierres, du moins de leurs arrangements anciens que vous vous heurterez. »
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Nicolas Bouyssi



Inscrit le: 18 Mai 2006
Messages: 61

MessagePosté le: Samedi 02 Décembre 2006, 20:15    Sujet du message: Et maintenant que sont retrouvés les coupables... Répondre en citant

... que fait-on ?

Retourne-t-on à la solution paternaliste?
(Du reste, l'abolition de la rue peut-elle être un facteur d'émeutes?)
Pour en revenir à Jean Rolin, il faudrait peut-être, comme lui, commencer par y aller, et prendre le temps de voir...


1/ Le logement social avant les grands ensembles :

« Encore très profondément marquée par la Révolution [de 1848] et ses récents soubresauts, la société bourgeoise et libérale au pouvoir perçoit alors les "classes laborieuses" comme des "classes dangereuses". Ce prolétariat est "pathogène" à la fois d’un point de vue politique, moral mais aussi hygiénique. L’épidémie de choléra de 1832 est encore dans les mémoires, et les quartiers ouvriers, où les logements sont vieux, insalubres et surpeuplés, ont été les plus touchés. Par ailleurs, les ravages de la tuberculose se poursuivent. Ensuite, la révolution industrielle entraîne une forte croissance urbaine qui se prolonge jusqu’en banlieue. Dans la capitale, ce développement urbain sans précédent accroît la crise du logement et augmente les loyers suscitant des tensions illustrées par les lithographies d’Honoré Daumier ou les romans d’Emile Zola. Enfin, cette croissance entraîne une recomposition de la ville pour en écarter les risques sociaux, hygiéniques mais aussi industriels. Conséquence de la révolution industrielle, la France connaît au cours des décennies 1850 et 1860 une prospérité économique qui va intensifier le développement des infrastructures de transports, modifiant en profondeur le paysage, particulièrement dans l’est de la région parisienne.

« C’est dans ce contexte de bouleversements que le logement des ouvriers s’impose dans le débat public, notamment à travers des propositions visant à lutter contre l’insalubrité des logements. Emises en 1848, sous la IIe République, elles sont reprises en 1850 avec des inflexions nettement plus libérales par les représentants du catholicisme social. Par philanthropie, ce mouvement fait bientôt de l’habitation ouvrière son cheval de bataille tout en défendant les valeurs de la propriété. (…)

« Parallèlement, le Prince-Président lance un ambitieux programme de construction "d’habitations ouvrières". Cependant celui-ci se limite bientôt à quelques réalisations, dont la plus emblématique est la "Cité Napoléon" située au 58, rue de Rochechouart, à Paris (*). Achevée en 1853, elle est l’œuvre de l’architecte Marie-Gabriel Veugny. Abritant 200 logements locatifs organisés autour d’une cour, elle est vite perçue comme une dangereuse "caserne ouverte". Cette cité choque, par ailleurs, les milieux libéraux et philanthropes qui voient dans la "maison de famille" et l’accession à la propriété le salut social et moral de l’ouvrier. C’est dans le même esprit que le patronat industriel formule ses propres réponses, préoccupé par l’excessive mobilité et l’hygiène des ouvriers. (…) Méfiant à l’égard de cette soudaine sollicitude, le mouvement ouvrier essaie, lui, de formuler d’autres réponses aux besoins en logements décents. »


Benoît Pouvrau, Le Logement social en Seine-Saint-Denis (1850-1999), Inventaire Général, ADAGP, 2003, pp. 7-9.


(*) Elle existe encore, classée et réhabilitée, et j’invite qui peut à aller la visiter. Cf. Alain Bubleix, « La Tour Robespierre à Vitry ? », dans le forum Qu’est-ce qu’un monument ?

2/ Abolition de la rue comme cause de révolte ?

« La circulation est l’organisation de l’isolement de tous. C’est en quoi elle constitue le problème dominant des villes modernes. C’est le contraire de la rencontre, l’absorption des énergies disponibles pour des rencontres, ou pour n’importe quelle sorte de participation. (…) Car, en fait, on n’habite pas un quartier d’une ville, mais le pouvoir. On habite quelque part dans une hiérarchie. Au sommet de cette hiérarchie, les rangs peuvent être mesurés au degré de circulation. Le pouvoir se matérialise par l’obligation d’être présent quotidiennement en des lieux de plus en plus nombreux (dîners d’affaires) et de plus en plus éloignés les uns des autres. On pourrait caractériser le haut dirigeant moderne comme un homme à qui il arrive de se trouver dans trois capitales différentes au cours d’une seule journée. »

Internationale situationniste (I.S. n°6, août 1961), Paris, Arthème Fayard, 1997, pp. 214-215.

3/ Définition du fonctionnel :

« Le fonctionnel est ce qui est pratique. Est pratique seulement la résolution de notre problème fondamental : la réalisation de nous-mêmes (notre détachement du système de l’isolement). Ceci est l’utile et l’utilitaire. Rien d’autre. Tout le reste ne représente que des dérivations minimes du pratique, sa mystification. »

Ibid., p. 216.

4/ Abolition de la rue et triomphe de l’ennui :

« Si les nazis avaient connu les urbanistes contemporains, ils auraient transformé les camps de concentration en H.L.M. Mais cette solution paraît trop brutale [aux experts]. L’urbanisme idéal doit engager chacun, sans malaise ni révolte, vers la solution finale du problème de l’homme.

« L’urbanisme est la réalisation concrète la plus achevée d’un cauchemar. Cauchemar, selon Littré : "état qui finit par un réveil en sursaut après une anxiété extrême." Mais sursaut contre qui ? Qui nous a gavés jusqu’à la somnolence ? Il serait aussi stupide d’exécuter Eichmann que de pendre les urbanistes. C’est s’en prendre aux cibles quand on se trouve dans un champ de tirs ! (…)

« Il y a une lourdeur incroyable dans tout ce qui touche à l’urbanisme. Le mot construire coule à pic, dans la flotte où les autres mots possibles surnagent. Partout où la civilisation bureaucratique s’est étendue l’anarchie de la construction individuelle a été consacrée officiellement, et prise en charge par les organismes compétents du pouvoir, de telle sorte que l’instinct de construction a été extirpé comme un vice et ne survit plus guère que chez les enfants, les primitifs (les irresponsables, dans la terminologie administrative). Et chez tous ceux qui, à défaut de changer la vie, la passent à démolir et à rebâtir leur bicoque. (…)

« Il paraît que la classe ouvrière n’existe plus. Des quantités considérables d’anciens prolétaires peuvent aujourd’hui accéder au confort jadis réservé à une minorité, on connaît la chanson. Mais n’est-ce pas plutôt une quantité croissante de confort qui accède à leurs besoins et leur donne le prurit de la demande ? En sorte qu’une certaine organisation du confort, semble-t-il, prolétarise sur un mode épidémique tous ceux qu’elle contamine par la force des choses. Or, la force des choses s’exerce par l’entremise des responsables dirigeants, prêtres d’un ordre abstrait dont les seuls privilèges se résumeront tôt ou tard à régner sur un centre administratif entouré de ghettos. Le dernier homme mourra d’ennui comme une araignée meurt d’inanition au milieu de sa toile. »


Raoul Vaneigem, Ibid., pp. 35-37.

5/ « des quartiers ou des rues où l’on ne s’aventure pas » :

« En route vers les confins de la pseudo-ville et de la pseudo-campagne, désireux d’explorer un échantillon de leur (pseudo-) limite, je constate que la boucherie chez Claude a retrouvé toutes ses vitres et que la synagogue a écopé d’un nouveau graffiti "Mort aux Juifs". Au-delà de "Disneyland", j’emprunte le chemin crayeux que j’avais repéré lors d’un précédent séjour, puis un autre chemin plus flou, vaguement tracé par un piétinement sporadique, qui suit le mur de protection des voies du TGV. De part et d’autre du mince filet d’eau, contenu dans une rigole de béton, que les cartes désignent comme le "Petit Rosne", des prairies s’élèvent légèrement, au nord et au sud, où pâturent de nombreuses vaches et un cheval blanc. Sur la gauche, le sentier côtoie un ravin dont le fond est rempli d’appareils électroménagers hors d’usage. Dans le lointain on aperçoit des bâtiments agricoles et des meules de foin. Le bruit des avions, des trains, est incessant, mais pas si fort qu’on ne parvienne à distinguer, en se rapprochant d’Arnouville, les échos d’un concert canin de plus en plus fourni, de plus en plus discordant, caractéristique de l’habitat pavillonnaire. On imagine sans peine, au passage, dans quelle hantise de Garges, de ses émeutes, de ses bandes, doivent vivre les pavillonnaires habitants d’Arnouville. Sur le mur de soutènement de la route (la D 208) qui franchit la voie ferrée aux confins de Sarcelles et d’Arnouville, je relève ces deux graffitis (de la même main) : "Sortez de votre merde" et "Le peuple français n’est qu’un troupeau" (peut-être l’auteur, qui pour se rendre de Garges à Arnouville dut emprunter le ravin, a-t-il été inspiré par le spectacle des vaches en pâture). Dans Arnouville, je suis l’avenue Carpeaux, bordée de pavillons, plantée d’une double rangée de tilleuls et d’érables. Très peu de circulation. On n’entend que le bruit des chiens et celui des tondeuses à gazon. En repassant les voies vers le côté de Villiers-le-Bel (à moins que, de l’autre côté, ce soit encore Arnouville ?), je tombe sur une boutique très modeste, fermée pour cause de lundi, et surmontée d’un grand panneau lumineux sur lequel s’affichent successivement, en lettres rouges, ces données : "Pâtisserie-boulangerie", "lundi 22 août", "11h37", "Saint-Fabrice", "25° C". Je ne rapporte ces détails que parce que, désormais, c’est une des caractéristiques de la pseudo-ville — c’est-à-dire en particulier, mais pas exclusivement, de la banlieue — que cette prolifération cancéreuse de signes, ou de messages (et donc aussi de supports pou ces signes et ces messages), qui ne s’adressent à personne, émanent on ne sait trop de qui, et ne sont porteurs d’aucun sens, leur seule justification étant peut-être d’offrir au vandalisme des cibles dont la destruction ne saurait être tenue pour un délit. Le long de la voie ferrée, je croise deux vieux à bicyclette que j’entends grommeler "C’est encore des kurdes, ça, des clandestins", et un peu plus loin, les fenêtres ouvertes d’un très ordinaire pavillon laissent voir en effet des ouvriers, hommes et femmes, penchés dans un espace très restreint sur des machines à tisser.

« Après avoir traversé une minime partie de Villiers-le-Bel, je reviens vers Sarcelles le long de la N 370. A l’horizon se dresse la silhouette d’une réplique grossière de la statue de la Liberté, peinte en bleu, signalant un hôtel sans nom, parfaitement cubique, "135 F la chambre" (ceci en énormes caractères), voisinant au milieu de rien avec un magasin de vente Peugeot, une station-service, un Intermarché, un Brico-Marché, un hôtel Confortel-Louisiane, et un long bâtiment battant pavillon de l’"Alliance Biblique". De part et d’autre de la route, survolés par des lignes à haute tension, des champs de blé déjà moissonnés, des champs de maïs, des tracteurs et d’autres machines agricoles en mouvement : tout cela semblant appartenir à un univers parallèle, inaccessible — d’ailleurs aucun chemin ne permet de passer de la route à cette apparence de campagne —, peut-être virtuel. Point de vue que paraît attester la carte Michelin Banlieue de Paris, où tout l’espace "rural", qui pousse ici sa pointe la plus avancée dans le nord-ouest de la capitale, est représenté en blanc, par opposition au jaune des zones habitées et au vert des parcs ou des bois : Empty Quarters ».


Jean Rolin, Zones, Paris, Gallimard, coll. “Folio”, 1995, pp. 85-88.
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