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Déambulation, défenestration

 
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Elie During



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MessagePosté le: Mardi 05 Décembre 2006, 22:13    Sujet du message: Déambulation, défenestration Répondre en citant

A propos de la déambulation dans Paris, il faut lire l'excellent article de Vincent Debaene, « "Un quartier de Paris aussi inconnu que l’Amazone". Surréalisme et récit ethnographique », publié dans le numéro spécial « Claude Lévi-Strauss » des Temps modernes, août-octobre 2004, n° 628 (p. 133-153). Nous en reproduisons un extrait avec l'aimable autorisation de l'auteur.

[P. S. : sur les itinéraires de Nadja, voir ici-même le message de Joël Gayraud : http://www.airsdeparis.centrepompidou.fr/viewtopic.php?t=88]

« […] Bien sûr l’errance dans la grande ville va de pair avec un rejet du voyage, avec un refus des prestiges de l’exotisme (Aragon raconte au début du Paysan de Paris qu’il se rend au Passage de l’Opéra en quête d’une institution dont lui a parlé Paul Valéry : « une agence qui se chargeait de faire parvenir à toute adresse des lettres venues de n’importe quel point du globe, ce qui permettait de feindre un voyage en Extrême-Orient, par exemple, sans quitter d’une semelle l’extrême occident » ), mais ce n’est pas pour rétablir l’exotisme en sous-main sur le mode du voyage dans les interstices ou de l’aventure au coin de la rue. L’objectif n’est pas - en tout cas pas seulement - de dénicher des lieux où une expérience autre ou une expérience de l’autre soit encore possible ; il s’agit plutôt de briser ce modèle projectif du face-à-face entre un sujet désirant et un objet encore intact et de faire craquer, en quelque sorte, les frontières de l’expérience par une opération, sinon de désubjectivation, en tout cas d’extension de l’esprit aux dimensions du monde. Un des aspects fondamentaux du projet surréaliste vise précisément à échapper à l’opposition entre le dedans et le dehors, opposition au sein de laquelle le dehors est toujours menacé de s’évanouir ou parce qu’il est inaccessible, ou parce qu’il est réduit à la projection d’un désir individuel. Dans un ouvrage remarquable, La Fin de l’intériorité, Laurent Jenny relit l’histoire des avant-gardes post-romantiques à la lumière de ce projet d’extériorisation dont tour à tour le symbolisme, le modernisme et le surréalisme ont proposé différentes expressions. Il rappelle ainsi le dilemme que Mallarmé avait mis en scène dès 1866 dans un poème de jeunesse, intitulé justement « Les Fenêtres ». Un « moribond » en quête d’azur se traîne le soir jusqu’à la fenêtre ; il voit des « galères d’or » et « un fleuve de pourpre », mais à vouloir embrasser « l’azur bleu », il « encrasse / D’un long baiser amer les tièdes carreaux d’or ». Cet échec révèle d’abord le caractère inaccessible de l’objet ; les « galères d’or » et « le fleuve de pourpre » sont une construction du désir. Ensuite l’encrassement du carreau démentit « son illusoire transparence » ; il révèle l’existence de la vitre et, du même coup, « l’établit comme surface de projection » . Inaccessibilité et projection : ce sont précisément les deux faces de cette expérience que condense le contact de Lévi-Strauss avec les Mundé : « aussi proches de moi qu’une image dans le miroir, je pouvais les toucher, non les comprendre ».
C’est dans cette lignée post-symboliste que s’inscrit la tentative d’extériorisation du sujet que constitue le surréalisme - ainsi, également, que le structuralisme de Lévi-Strauss. La question n’est plus de savoir qui l’emporte dans la lutte entre l’intérieur et l’extérieur, de savoir si la vie mentale est le prolongement du monde ou si le monde est contaminé par la vie mentale mais de parvenir à l’indistinction du dedans et du dehors ; la surréalité est cette « réalité réunifiée, dépourvue de différences entre des espaces hétérogènes » . De là la récurrence, dans l’œuvre de Breton, du motif de la défenestration qui est comme la figuration allégorique de ce projet en même temps qu’il en manifeste les risques pour l’intégrité mentale. Dans le Manifeste du surréalisme, il raconte ainsi sa première intuition de l’écriture automatique sous la forme d’une phrase qui « cognait à la vitre » ; « c’était quelque chose comme "il y a un homme coupé en deux par une fenêtre" » ; la phrase est accompagnée de « la faible représentation visuelle d’une homme marchant et tronçonné à mi-hauteur par une fenêtre perpendiculaire à l’axe de son corps » . La défenestration est un thème qui hante Nadja depuis le mouvement de recul de Breton, penché depuis l’étage de l’hôtel des Grands Hommes sur le crâne de la statue de Rousseau, jusqu’à « la si sombre et si émouvante histoire » de M. Delouit qui oublie non pas son nom, mais sa place (le numéro de sa chambre) et passe par la fenêtre. En dépit de la « merveille » finale et des promesses d’éblouissement sur lesquelles s’achève le livre, Nadja illustre pour l’essentiel la face sombre de ce projet d’extériorisation, qui, en la personne même de Nadja, s’inverse en psychose. Les premières pages de Tristes tropiques conservent la trace de cette réflexion angoissée, même si, dans les souvenirs de l’hôpital Sainte-Anne, l’inquiétude semble parfois céder la place à l’anecdote et au pittoresque. Outre les « numéros » donnés par Georges Dumas avec « ses » aliénés qui évoquent irrésistiblement les entretiens, relatés dans Nadja, du professeur Claude avec ses patients, il faut surtout relever un très bref épisode du premier chapitre, où, avant le carrefour Réaumur-Sébastopol, l’institution psychiatrique est déjà le lieu d’un exotisme intérieur, plus troublant que celui de l’Amazone – avec toutefois une différence notable par rapport à Nadja : c’est la hantise de la perte de soi qui apparaît ici sous la forme d’un délire de persécution :

Aucune prise de contact avec les Indiens sauvages ne m’a plus intimidé que cette matinée passée avec une vieille dame entourée de chandails qui se comparait à un hareng pourri au sein d’un bloc de glace : intacte en apparence, mais menacée de se désagréger dès que l’enveloppe protectrice fondrait. (p. 13)

Il reste que, idéalement au moins, les photos de Nadja (la place Dauphine déserte, le château de Saint-Germain, l’affiche Mazda, etc.) sont à comprendre non comme des projections, au sens où une conscience autosuffisante se fabriquerait un monde à son image, mais comme des paysages psychiques, selon l’expression de Jenny ; elles attestent d’une sorte de perméabilité entre le moi et le monde, de dissémination du sujet dans l’espace de la ville. La réponse à la question inaugurale « qui suis-je ? » se trouve aussi quelque part dans ces paysages, ces décors urbains, l’enseigne de telle boutique, etc. D’où la pratique de l’abandon, de l’errance, le choix de la passivité et de la disponibilité d’esprit, afin de retrouver ce qui, de moi, est dispersé dans le monde. Et le succès de l’entreprise sera validé par la trouvaille, la rencontre, etc. Dans L’Amour fou, Breton décrit son émotion dans l’épreuve de la beauté convulsive en ces termes : « c’est vraiment comme si je m’étais perdu et qu’on vînt tout à coup me donner de mes nouvelles » , et l’une des dernières phrases de Nadja est « un journal du matin suffira toujours à me donner de mes nouvelles ». On trouve des considérations tout à fait semblables dans Le Paysan de Paris : le « monde extérieur » est « une seule construction de mon esprit », « la nature entière est ma machine », etc. Là où Breton évoque Paris comme un « paysage mental », Aragon parle de « banlieues mentales ». À cet égard, la description du parc des Buttes-Chaumont est particulièrement révélatrice :

Enfin, nous allions détruire l’ennui, devant nous s’ouvrait une chasse miraculeuse, un terrain d’expériences, où il n’était pas possible que nous n’eussions mille surprises […] ce parc […] pendant une demi-heure sera pour [les trois jeunes gens] la Mésopotamie. Cette grande oasis dans un quartier populaire, une zone louche où règne un fameux jour d’assassinats, cette aire folle née dans la tête d’un architecte du conflit de Jean-Jacques Rousseau et des conditions économiques de l’existence parisienne, pour les trois promeneurs, c’est une éprouvette de la chimie humaine où les précipités ont la parole, et des yeux d’une étrange couleur. […] Voilà que nous nous prenions à penser qu’il y avait peut-être dans Paris, au sud du dix-neuvième arrondissement, un laboratoire qui, à la faveur de la nuit répondît au plus désordonné de notre invention. […] »

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