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A rebrousse-temps

 
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Joël Gayraud



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MessagePosté le: Samedi 13 Janvier 2007, 14:16    Sujet du message: A rebrousse-temps Répondre en citant

À REBROUSSE-TEMPS

Aujourd'hui, nous avons rajeuni de douze heures.
Jean-Pierre Le Goff nous avait donné rendez-vous devant le 10, rue Tiquetonne, dans le deuxième arrondissement de Paris, sous l'enseigne d'un chêne en bois d'épave. Cette enseigne sous laquelle on peut lire l'inscription A L'ARBRE A LIEGE, était peut-être celle d'un fabricant de bouchons. Au bout de quelques minutes, tous les participants attendus se rejoignirent, arrivant sous une petite pluie fine en ce 10 novembre 2002.
Mais d'abord, quelques mots d'explication. A partir de deux récits d'un livre de Jacques Yonnet, Enchantements sur Paris, l'un où il est question d'une horloge dont les aiguilles tournent à l'envers et permettent à leurs possesseurs de rajeunir, l'autre où l'auteur indique que l'enseigne de l'Arbre à liège se trouve sur le même méridien que celle du Vieux-Chêne au 69, rue Mouffetard et que ces deux points sont équidistants du centre de Paris, Jean-Pierre a imaginé de construire sur cet axe une horloge géographique dont la douzième heure correspondrait à l'enseigne de la rive droite et la sixième à celle de la rive gauche. Sur un plan de Paris, il a découpé la ville en secteurs de 30 degrés d'arc à partir du centre situé au pied de Notre-Dame, pour localiser sur la circonférence obtenue les autres heures. Il nous a proposé alors de remonter avec lui le cours des heures en sens inverse et de déposer à chaque étape autant de cartes d'un jeu de tarot que d'heures figurant au cadran dessiné sur le plan. Au terme du parcours, le jeu sera épuisé, car la somme des chiffres de 1 à 12 équivaut en effet au nombre des cartes du tarot, qui est de 78.

Nous nous retrouvâmes à huit en comptant le maître des cérémonies : un couple âgé, deux hommes, l'un d'une quarantaine d'années, Bruno, l'autre, nettement plus jeune, Théo, une jeune femme fort avenante, Bénédicte, que j'avais déjà rencontrée lors d'une autre intervention de Jean-Pierre (celle qui consistait à matérialiser le Milieu du monde au carrefour de la rue du Rendez-Vous et de l'avenue Michel-Bizot), et enfin Jill et moi. Jill me fit remarquer que là, sous la pluie, à dix heures du matin, nous avions l'air de parfaits anoraks, ces désœuvrés anglais dont toute l'occupation consiste à noter le numéro des trains qu'ils voient passer en gare. Cette observation, assez juste somme toute, me plaît beaucoup.

La cérémonie commence : Jean-Pierre sort un tarot de Marseille, et nous présente le jeu. Douze cartes, indiquant midi, doivent être tirées au sort. Comme nous sommes sept, cinq tireront deux cartes et deux une seule. C'est sur Jill et moi que tombe cette contrainte. Je tire l'Amoureux, et Jill un as solaire, qui nous fait immédiatement penser à un tournesol, fleur qui a une signification importante dans notre mythologie commune. Jill et Jean-Pierre s'amusent de ce que j'aie tiré l'Amoureux. Jean-Pierre dépose les cartes sur le pas de porte de la boutique qui a remplacé l'ancienne échoppe où l'on travaillait le liège; nous avions remarqué que derrière la vitrine est tendu un rideau sombre sur lequel est accroché un panneau portant en rouge l'inscription WONDER, c'est-à-dire merveille en anglais. On ne pouvait rêver plus juste coïncidence : la journée se présente donc sous les meilleurs auspices. Nous nous sentons aussitôt entraînés dans la spirale de l'enchantement.
Nous nous dirigeons ensuite vers le second point de notre remontée temporelle, marquant la onzième heure, localisée par Jean-Pierre à l'entrée de la Galerie Véro-Dodat. Nous descendons la rue Montorgueil, et je signale aux amis un porche où apparaît un croissant de lune couché sur un lit de nuages. Arrivés sur la place triangulaire qui est délimitée par la rue Jean-Jacques-Rousseau et la rue Croix-des-Petits- Champs, nous tirons nos cartes et les déposons à l'entrée de la galerie, près d'un arbuste en pot du Café de l'Époque. Je remarque qu'au-dessus de la galerie se trouvent dans deux niches deux statues de divinités grecques appuyées sur des troncs d'arbre. Le couple âgé prend congé et notre petite troupe réduite à six éléments continue son périple. Jean-Pierre m'explique que, dans le couple qui vient de nous quitter, la femme, Véronique, est sociologue et a écrit un livre où elle analyse les différentes sortes de rumeurs.
Nous prenons la rue Montesquieu, puis, devant le bâtiment qui longe la rue des Bons-Enfants, Jean-Pierre nous montre une fenêtre derrière laquelle il a travaillé pendant les dernières années de sa carrière au ministère des Finances. Il précise qu'à cet emplacement s'élevait la maison où habitait Gérard de Nerval juste avant de se pendre. Nous empruntons ensuite le passage Vérité. Je remarque que c'est la seule plaque du quartier à n'avoir pas reçu ces abominables sous-titres explicatifs qui contribuent beaucoup à la dépoétisation de l'espace urbain. Jean-Pierre en suggère un, qui pour le coup serait plutôt bienvenu : « sort de la bouche des enfants et se promène toute nue ». Dans la cour de Valois, donc sur la façade cour de ce même bâtiment où il a travaillé, il nous montre l'emplacement de la demeure occupée par la fameuse Vénus hottentote à la fin de sa courte vie.
Sortant du Palais-Royal, nous faisons un léger crochet en remontant la rue Honoré devant le Louvre des antiquaires pour admirer une demi-ellipse imprimée dans le granit d'une bordure de trottoir. Il ne reste plus qu'à trouver, pensé-je, la moitié qui lui correspond dans une bordure analogue. Puis nous reprenons notre chemin en direction du Louvre. En pénétrant dans le passage qui rejoint la rue de Rivoli à la cour Napoléon, Jean-Pierre nous montre la porte par où il se rendait au travail lorsque le ministère des Finances occupait encore une partie du Louvre. Il travaillait dans un réduit situé au quatrième étage sous les combles. Il rappelle que cette cour était plantée d'arbres et très peu fréquentée, et j'ajoute que j'y allais lire, notamment Les Chants de Maldodor pour ce dont je me souviens, quand je séchais les cours en première ou en terminale. Jean-Pierre évoque deux curieuses légendes courant sur cet endroit : l'une selon laquelle la cour Napoléon, originellement appelée cour Lafayette, appartiendrait aux États-Unis et serait territoire américain; l'autre, que certains opposants à l'érection de la pyramide auraient dénombré dans le monument de Ieoh-Ming Peï autant de triangles de verre que le chiffre de la bête, soit 666; mais il a constaté, en les dénombrant à son tour, que cette allégation n'était que pure invention farfelue.
Nous traversons la Seine au pont du Carrousel, puis déposons dix cartes sur le parapet du quai Malaquais, faisant ainsi une très brève incursion dans le septième arrondissement. Nous prenons ensuite la rue des Saints-Pères; traversant le boulevard Saint-Germain, je montre à mes amis l'enseigne de la boutique Crabtree & Evelyn, où j'ai coutume de me fournir en savon à barbe, et qui représente un pommier sauvage, selon la signification du mot crabtree en anglais; sur le boulevard je remarque une galerie Christian Béalu, expert en arts; comme je la signale à Jean-Pierre, celui-ci me renvoie aussitôt un calembour sur les Béalu qui ont la berlue. Enfin, par les rues du Dragon et Bernard-Palissy, nous atteignons la rue du Sabot où nous déposons neuf cartes devant un pub londonien fermé pour travaux. Jill tire le Mat, ou le fou.
Après avoir franchi la rue de Rennes, nous prenons la rue Madame, et presque arrivés à la hauteur de la rue de Vaugirard, nous remarquons, ô hasard objectif, deux boutiques d'horlogers se faisant face de chaque côté de la rue. Les photos que nous prenons alors attestent que nous n'avons point la berlue, même si, quelques mètres plus loin, nous longeons Le Pont traversé, la librairie que tenait avant sa mort Marcel Béalu lui-même !
Nous entrons dans le jardin du Luxembourg — une découverte pour Jill — et à peu près au milieu, en arrière de la pièce d'eau, nous déposons huit cartes sur un banc. Nous sortons par la rue Auguste-Comte et, au moment de franchir le boulevard Saint-Michel et de quitter le sixième arrondissement pour le cinquième, mes yeux se portent sur la façade de la librairie Armand Colin, décorée d'un grand bas-relief représentant l'emblème de cette vénérable maison — un arbre, évidemment. Laissant à notre gauche le monument immortalisant la dialectique de la fièvre et de la quinine, nous prenons la rue de l'Abbé-de-l'Épée, et Jean-Pierre s'arrête devant une porte entièrement murée, mais dont l'encadrement reste dessiné dans l'enceinte de l'Institut national des jeunes sourds. Il suggère d'y fixer une poignée et se rappelle une fausse porte similaire qu'il a repérée dans quelque ville de province, et où s'ouvrait une entrée de boîte aux lettres en cuivre soigneusement entretenue. J'avance alors qu'il s'agissait sans doute de la résidence secondaire du passe-muraille. Bientôt nous arrivons à l'angle de la rue Saint-Jacques et de la rue des Feuillantines, devant la brasserie de l'Étoile, où nous déposons sept cartes. Nous sommes quelque peu déçus de ne point voir tirer le dix-septième arcane à ce moment-là.
La pluie reprend avec une certaine intensité et nous convenons qu'il serait opportun de faire une pause pour le déjeuner. Mais nous savions tous que notre sixième destination, le chêne en bois d'épave diamétralement opposé sur le cercle de notre parcours à celui de la rue Tiquetonne, se trouvait au 69, rue Mouffetard, ce qui nous assurait de trouver table ouverte en ce dimanche, mais nous inquiétait sur la qualité de la pitance proposée. Cependant Bénédicte affirma connaître dans ce quartier des restaurants acceptables. Parvenus à destination, nous tirâmes les six cartes, et Jill eut en main l'Étoile, ce qui compensa largement notre déception antérieure, puisque cette carte qui symbolise le mouvement de la création et la matérialisation des désirs apparaissait à mi-parcours (1). Bénédicte nous emmena déjeuner au Pot de Terre, rue du Pot-de-Fer, où l'on propose un menu bon marché. Au moment du dessert, mon choix se porte sur le far breton, et Jean-Pierre nous apprend que farz veut dire soupe, mais une soupe si épaisse que la cuillère que l'on y plonge doit se maintenir droite. Au moment de quitter les lieux, je remarque une reproduction d'une belle affiche de la Commune de Paris datant de l'an II, sur la répression de la falsification des vins par les tenanciers de débits de boissons et enjoignant aux commissaires de chaque section d'aller goûter, accompagnés d'« hommes de l'art » les vins proposés par les cabaretiers. Voilà une saine mesure, me dis-je, qu'il serait bon d'appliquer aujourd'hui, pour toutes sortes d'aliments. En repassant devant le 69, de la rue Mouffetard, nous constatons que les cartes sont restées intactes et n'ont pas suscité la convoitise des passants.
Nous partons pour notre dernière étape sur la rive gauche située dans le Jardin des Plantes. En chemin, nous saluons, rue Larrey, la maison qu'habita Marcel Duchamp et, sur le trottoir d'en face, le magasin MARCEL MOTOS ! C'est entre la Galerie de minéralogie et la Galerie de botanique que nous disposons sur une curieuse table ronde en pierre (2) les cinq cartes que nous tirons alors. Je tire la treizième, l'Arcane sans nom ou la Mort. Nous évoquons non sans humour noir le sniper de Washington, qui avait laissé cette carte après l'un de ses crimes. Un couple avec un enfant remarque notre manège. Le père hausse les épaules et entraîne son gamin loin de nous.
Nous traversons la Seine par le pont d'Austerlitz : brève incursion dans le douzième arrondissement. Jill est intriguée par les voies du métro aérien qui surgissent sur le quai de la Rapée. Nous prenons le pont Morland sur le canal, puis descendons près de l'écluse. Nous disposons quatre cartes sur les marches de la petite bâtisse de l'éclusier, aujourd'hui désaffectée, semble-t-il. Nous franchissons l'écluse, longeons le port de l'Arsenal où, parmi les yachts amarrés, Théo remarque The Best of times, qu'aussitôt ceux qui sont armés d'appareils prennent en photo. Nous traversons la place de la Bastille, et j'évoque pour Jill les Trois Glorieuses et l'éléphant de Gavroche. Rue Jacques-Cœur, à côté de l'excellente librairie 1789, devant le rideau de fer d'une boutique dénommée Or & Change, nous déposons trois cartes. Alchimie des noms et des lieux.
Notre périple touche à sa fin. Alors que la pluie reprend, nous nous engageons dans la rue des Tournelles, puis, passant dans le troisième arrondissement, arrivons rue Villehardouin où, après le coude, nous déposons deux cartes. Peu après survient une femme qui dérobe l'une d'elles. Quelques instants plus tard, elle entrera dans l'église Saint-Denys du Saint-Sacrement, rue de Turenne : nous imaginons qu'elle brûlera cette émanation de la magie et du satanisme à la flamme d'un cierge. Nous tournons ensuite dans la rue du Poitou, où mon regard s'accroche à une enclume et deux paires de pinces qui constituent les poignées de porte d'une boutique de quincaillerie en gros. Puis Jill repère sur un mur trois gros cadrans : un thermomètre, un baromètre et un hygromètre, qu'elle prend en photo. Nous atteignons notre avant-dernière étape, où nous ne déposerons qu'une seule carte, rue Pastourelle. Il y a à cet endroit une cabine téléphonique. Jean-Pierre décide de laisser la carte dans la cabine. Il se fait prendre en photo en tentant d'introduire la lame de tarot dans l'appareil comme s'il s'agissait d'une carte téléphone.
En suivant la rue des Gravilliers, nous parvenons rue Turbigo, puis rue Tiquetonne. Là, nous constatons que, sur les douze cartes, cinq ont disparu. Parmi les cartes restantes, on reconnaît la Maison-Dieu et l'Amoureux.
Avant de nous séparer, nous décidons de prendre un verre dans un café. Je propose d'aller à la Grappe d'Orgueil. Malheureusement le bar est fermé. À l'angle de la rue Saint-Sauveur, Jean-Pierre me montre une de ces plaques mystérieuses qui fleurissent depuis quelques mois sur les murs de Paris, et où l'on peut lire : Karima Bentiffa, fonctionnaire, a vécu dans cette maison de 1984 à 1989; ce qui ne manque pas de sel quand on sait que rue de Belleville est apposée une plaque identique. Mais après tout, Paris est une ville où l'on peut vivre plusieurs vies, et pourquoi pas dans deux lieux différents.
Comme les bars ferment les uns après les autres, nous devons nous replier sur le Rocher de Cancale. La seule table libre est située juste en face d'une de ces grosses horloges de marque Lepaute qui ornaient la plupart des quais de gare il y a encore peu d'années et qui finit sa carrière, les aiguilles obstinément arrêtées sur 5 heures, comme élément de décor d'un café branché. À nos montres, il est 4 h 10. Notre périple aura duré six heures, que nous avons parcourues à rebours. Nous sommes donc au petit matin, et le vin chaud que je bois est un vin de jeunesse.

Joël GAYRAUD, 10 novembre 2002

(1) Comme l'axe vertical des arcanes majeurs du tarot est formé par l'Amoureux et par l'Etoile, le fait que ces deux cartes fussent apparues selon l'axe même de notre parcours faisait surgir du hasard un ordre nécessaire. Que la première ait été tirée par moi, la seconde par Jill, montrait que cette opération divinatoire était catalysée par l'amour qui nous unit.

(2) J'ai omis de dire qu'il s'agissait de la célèbre Table de Plaisanterie, du nom de son inventeur, une jument douée de remarquables facultés cryptesthésiques. Alors qu'elle trottait en forêt de Chantilly, Plaisanterie s'arrêta net et ne voulut plus repartir avant qu'on eût creusé le sol et découvert à deux mètres sous terre une mystérieuse table en calcaire d'environ un mètre de rayon et pesant plus de deux tonnes.
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