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La ville-animal. Pour un urbanimalisme...

 
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Jamal Es samri



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MessagePosté le: Samedi 20 Janvier 2007, 12:44    Sujet du message: La ville-animal. Pour un urbanimalisme... Répondre en citant

La définition de l'homme d'Aristote comme animal politique (zoon politikon) est connue. Celle de Platon, qui faisait de l'homme « un bipède sans plumes », parait plus surprenante. Mais a-t-on assez exploré la première partie de la définition aristotélicienne ? Nous ne le pensons pas. Il convient de considérer l'homme comme animal, et tout particulièrement comme animal urbain. De se demander comment s'articule, s'agence l'animal humain et la ville. De rendre compte de l'homme comme producteur et comme produit d'une biosphère et d'une noosphère urbaines.

L'homme vit de la ville ce qui signifie que la ville est son corps et qu'il doit maintenir des rapports constants avec elle pour ne pas mourir. Dire que la vie physique et intellectuelle de l'homme est liée à la ville ne signifie rien d'autre que la ville est liée à elle-même, car l'homme est une partie de la ville. L'homme fait partie d'une « toile des vies » [1], un écosystème urbain fait d'un biotope et d'une biocénose dont la ville est le matériau et la toile de fond. Cette nouvelle perspective crée un nouvel objet-ville : la biopolis, la zoopolis [2].
Ce paradigme nouveau, le paradigme « biotique »[3], fait de l'homme dans la ville, un corps doté d'une activité vitale, un régime d'existence parmi d'autres, qui se donne tous les moyens de persévérer dans son être. Nous faisons l'hypothèse qu'il n'est pas de propre de l'homme (que se soit l'outil, le feu, la politique, la morale, le langage ou la culture…). Que l'homme n'est au centre de rien, qu'aucun état d'exception, d'insularité de l'homme n'existe, pas plus en nature qu'en degré [4]. Contre l'anthropocentrisme ambiant, héritage judéo-chrétien, nous proposons un zoomorphisme heuristique. Nous préférons le chemin de l'âne [5] à celui de l'homme. Nous préférons le sens de la hutte[6] à la machine à habiter. Nous croyons que l'homme et la ville sont « à la frontière entre l'ordre et le chaos ». Est-il anodin de constater que les plus vielle manifestation de culture renvoie au monde animal (Grotte de Lascaux).

Mais bien plus qu'une animalerie policée, le problème de l'homme en ville relève d'une logique du vivant ; dans la ville et sur la ville se joue une question de vie ou de mort. Un vitalisme traverse de part en part l'espace et la société, se cristallisant en l'homme et la ville[7]. C'est à l'univers de la pulsion, de l'instinct et de l'errance, et qui va bien au-delà du « cerveau reptilien » ; tout un monde d'animalité auquel nous appartenons en tant qu'urbain. L'odorat est un regard qui va au-delà du regard et qui le disqualifie du même coup. L'odorat renvoie également à notre part inaliénable de biologique, d'organique. L'entassement renvoie à la proxémique et au dialecte du corps [8]: « Attiré là irrésistiblement comme par une laisse invisible. Il rôdait par les rues. Fouillait des yeux les ruelles sombres, les porches aux relents d'urine, comme pour sonder du regard la brique patinée de crasse des immeubles presque centenaires et depuis longtemps déchus. Comme pour voir ce qui se cachait derrière les gens entassés sur le perron, et au-delà, dans les couloirs sombres et puants, où rodaient ses silhouettes louches, et plus loin encore, dans les réduits minuscules et ignobles peuplés d'une humanité prisonnière et misérable entassée dans les recoins obscurs et fétides » [9] Car la ville, pour autant qu'elle ne soit pas elle-même le corps humain, est le corps non organique de l'homme. Ainsi des quartiers, des lieux, des rues de la ville, avec ou sans aura, sont devenus nos territoires ; notre être au monde s'inscrit dans le bitume et les façades. Nous promenons nos vouloir-vivre sur le macadam des rues comme une araignée tisse sa toile. Nous projetons, investissons notre humanité sur un ensemble d'objet au caractère urbain. La ville c'est nous, nous, individuellement, collectivement, sommes la ville. La ville comme forme et matière, comme réceptacle et reflet.

Toutefois rien ne serait plus faux que de confondre animalité et barbarie. L'animalité n'est pas la barbarie. Si la barbarie est épuisement, « une énergie inemployée »[10] , qui est toujours seconde, l'animalité, elle, est toujours première, elle préexiste à l'humain et lui coexiste. « La lumière, l'air etc. la propreté animale la plus élémentaire cessent d'être un besoin pour l'homme. La saleté, cette stagnation, cette putréfaction de l'homme, ce cloaque (au sens littéral) de la civilisation devient son élément de vie. L'incurie complète et contre nature, la nature putride devient l'élément de sa vie. Aucun de ses sens n'existe plus, non seulement sous son aspect humain, mais aussi sous son aspect inhumain, c'est-à-dire pire qu'animal. » [11] Les éléments naturels cessent de l'être, la saleté, comme nature putride, façonnée d'une façon très humaine, trop humaine, devient son élément de vie. Les sens, comme organe et comme faculté, héritage naturel par excellence, l'odorat en particulier, s'émoussent et se pervertissent, faisant de l'homme un être altéré, en deçà de l'animalité, et donc en deçà de toute humanité. Et cette inhumanité est un fait de civilisation, voyez ce Los Angeles, capitale du XXIème siècle, en ses émois sadiques : «Espace sans toilettes, la zone à l'est de Hill Street est aussi un espace où les points d'eau pour boire ou se laver ont été supprimés. On a alors le spectacle ahurissant de ces hommes à la rue -dont beaucoup sont de jeunes réfugiés salvadoriens- qui se lavent et parfois boivent à même la canalisation d'égout, qui se déverse dans le canal souterrain de la Los Angeles River » [12].

Dans le rapport homme-animal-ville, un quatrième membre apparaît en creux, c'est la machine. La ville et l'animal ont pu être définis comme machine (la mégamachine [13] de Mumford et « l'animal-machine » de Descartes). Si la machine peut être vue comme un prolongement du corps de l'homme, y compris « les technologies du fantasme » [14], ce technocosme apparaît de plus en plus comme une menace. De l'inorganique plaqué sur du vivant. « La machine s'adapte à la faiblesse de l'homme pour transformer l'homme faible en machine » [15]. La ou naît ce danger naît aussi la retrouvaille de son animalité. L'humain n'est rien sans la texture de l'animalité dans laquelle il s'est progressivement construit. Mais la ville-animal, ce n'est pas qu'une « gueule concupiscente qui renifle alentour et sans trêve » [16] (Kafka) c'est d'abord un devenir-animal. C'est-à-dire un processus qui permet le débordement. C'est poursuivre l'altérité, c'est résister aux entrelacs identitaires, c'est échapper aux filets des appareils institutionnels, c'est redevenir vivant, homme, femme, enfant, animal, végétal : « Il avance maintenant comme dans un rêve, porté par une marée grouillante - chiens perdus, mioches braillards, immenses puanteurs suffocante des poissonneries, en plein vent, des bodegas , des marchands de quatre saisons. Un rideau grisâtre et graisseux se boursoufle devant la fenêtre d'un rez-de-chaussée d'où s'échappe une odeur de poisson frit et de tapisseries moisies. » [17] C'est être pleinement soi, c'est-à-dire élémentaire, être soi et un autre (tous les autres), c'est échapper au principium individuationis. C'est être une ligne de fuite créatrice qui ne veut rien dire d'autre qu'elle-même. C'est finir de savoir ce que peut un corps.

L'homme comme devenir-animal dans la ville comporte une série d'implications. L'entrée dans un nouvel espace-temps, un nouveau rapport au monde. D'une part, l'animal se trouve dans l'immanence, il est immédiatement plongé dans le monde, il est dans l'ici et maintenant perpétuel, dans une « intense présence » ; d'autre part, il est et il a son propre monde, l'Umwelt, un univers vivant qui lui est spécifique. En même temps c'est un être mobile, traversé de flux et d'intensité, qui est toujours dans le bougé, le devenir permanent, un processus incessant de déterritorialisation. Enfin le devenir animal supprime le problème du sujet au bénéfice d'un agencement, « une multiplicité qui comporte beaucoup de termes hétérogènes, et qui établit des liaisons, des relations entre eux » [18], continuum qui va du sol, l'eau, l'air, la vie végétale et animale, mais aussi les rues, immeubles, éclairage électrique, tramways, téléphones…, cet ensemble « coulant » sur le corps sans organe qu'est la ville. A la suprématie de la vue, à l'hégémonie de la lisibilité[19] et de l'«offrande aux yeux »[20], le « paradigme » biotique répondrait par l'expérience vécue et sensible, au caractère pluri-sensoriel ( olfactif, auditif, tactile, kinesthésique) de vouloir-vivre urbain, où concept, percept, affect ne feraient qu'un et où aucun n'aurait plus la préséance sur les autres. Il y a tout lieu de croire que le bestiaire cynique, et son nominalisme proverbial, nous serait d'une plus grande utilité que le lion et le renard chers à Machiavel, d'un point de vue méthodologique s'entend : « Outre le sélacien onaniste, on rencontre chez Diogène et associés une souris hystérique, un cochon de lait gavé, un hareng enchaîné, un cheval couronné, un mille patte lymphatique, un bouc à traire, quelques veaux, bœufs, tortues, belette et divers accessoires. Sans oublier le chien, roi des animaux cyniques bien sur. » [21] Et tout cela dans la ville d'Athènes, cela ne s'invente pas…

Jamal Es samri


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[1] R. Park, The Collected papers of Robert Ezra Park (Vol.2), Glencoe , Illinois, 1952, p. 145

[2] J. Wolch, «Zoöpolis», in Animal Geographies: Place, Politics, and Identity in the Nature-Culture Borderlands, Jennifer Wolch and Jody Emel (eds)., 1998

[3] B. Zitouni, « L'Ecologie urbaine : mode d'existence ? mode de revendication ? », in Aimons la ville ! , Cosmopolitiques, Edition de l'Aube, 2004, pp.137-148

[4] E. Morin, Le paradigme perdu, Edition du Seuil, 1973, p.22

[5] Le Corbusier, Urbanisme, Flammarion, 1994

[6] G. Bachelard, La poétique de l'espace, PUF, 1957

[7] H. Laborit, L'homme et la ville, Flammarion, 1971

[8] E. Goffman , « Engagement » in La nouvelle communication, Y. Winkin, Edition du Seuil, 1981, p. 267

[9] H. Lieberman, Nécropolis, Edition du Seuil, 1977, p.61

[10] M. Henry, La barbarie, Editions Grasset, 1987.

[/i][11] K. Marx, Manuscrits de 1844,Flammarion, 1996.

[12] M. Davis, City of Quartz, La découverte, 2000, p.214.

[13] L. Mumford, La Cité à travers l'Histoire, Éditions du Seuil, 1964.

[14] R. Koolhaas, Delirious New York, Edition Parenthèse, 2002, p.125

[15] K. Marx, Manuscrits de 1844, Flammarion, 1996.

[16] F. Kafka, « Le terrier » in La colonie pénitentiaire, Gallimard, 1975

[17] H. Lieberman, Nécropolis, Edition du Seuil, 1977, p.62.

[18] G. Deleuze, Dialogues (avec Claire Parnet), 1977, Flammarion, p. 84

[19] K. Lynch, L'image de la cité, Dunod, Paris, 1960.

[20] Le Corbusier, Urbanisme, Flammarion, 1994, p.60

[21] M. Onfray, Cynismes, Grasset 1990, p.44
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