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Hollywood, ville sur(di)visible

 
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Mercredi 31 Janvier 2007, 16:47    Sujet du message: Hollywood, ville sur(di)visible Répondre en citant

Dans Au-delà de Blade Runner, Los Angeles et l’imagination du désastre*, livre qui devrait réjouir au plus haut point tous les amateurs d’apocalypse urbaine, l’auteur, Mike Davis, consacre un chapitre au problème de l’ « hyperréalité » de la ville, et fait remarquer que le mot Hollywood désigne à lui seul cinq réalités différentes bien que simultanées. Il y est, entre autres, montré que l’extrême division d’un lieu sans nom propre commun conduit ce lieu à devenir sa propre simulation par souci d’unité.

1/Les pouvoirs de la simulation :

« HOLLYWOOD1……………………….réalité sociale (bidonville)
HOLLYWOOD2……………………….spectacle cinématographique
HOLLYWOOD3a……………………….Disney — MGM (Floride)
HOLLYWOOD3b……………………….Universal (Floride)
HOLLYWOOD4………………………. CityWalk (Los Angeles)
HOLLYWOOD5……………………….projet de réaménagement »


2/Où se trouve Hollywood ?

« L’image cinématographique d’HOLLYWOOD! et la vraie commune d’Hollywood ne coïncident plus que très lâchement depuis les soixante-quinze dernière années. Et en effet "Hollywood" est à tout point de vue un concept difficile à cerner, à la fois évasif et élastique. Tout d’abord, le lieu précis où se trouve Hollywood est un motif de désaccord officiel total. Chaque ville de Los Angeles et chaque agence du comté est dotée d’une unité de service dénommée "Hollywood", pourtant aucune d’entre elles ne partage les mêmes limites et une seule se réfère au tracé de l’éphémère Ville d’Hollywood (1903-1910). En d’autres termes, la police interpelle des suspects dans un Hollywood pendant que le service de la propreté collecte les ordures dans un autre. Il n’y a que la redondance de ces Holywood officiels et concurrents qui n’est l’objet d’aucune controverse. »

3/Hollywood comme code postal :

« Ensuite, l’identification avec Hollywood a dépéri et s’est fanée avec le temps. Dans les années 30 et 40, on a saupoudré le nom Hollywood comme des paillettes d’or sur des subdivisions administratives et des magasins bien au-delà des limites les plus abstraites de Babylone. Ainsi, deux des plus fameuses enseignes d’"Hollywood" n’y étaient pas du tout situées. Le premier Frederick’s of Hollywood vendait de la lingerie fine à Downtown Los Angeles (avant de déménager plus tard sur Hollywood Boulevard) et Dolphin’s of Hollywood, le plus grand disquaire spécialisé dans le R&B de la ville, se trouvait à South Central Los Angeles. A la même époque, on baptisa une banlieue de la vallée de San Fernando "North Hollywood", comme si un code postal suffisait à conférer un attrait instantané à des rangées d’humbles bungalows. »

4/Grandeur et décadence d’Hoolywood :

« Dès 1960, en revanche, avec le déclin rapide des plaines d’Hollywood, le nom autrefois prestigieux devint un anathème. Les quartiers qui s’étaient auparavant baignés par procuration dans les rayons de la gloire d’Hollywood se précipitaient à présent vers la sortie ; symboliquement au moins. "East Hollywood" se désintégra en Los Feliz et Silverlake. "West Hollywood", de son côté, conserva son nom mais acquit une indépendance territoriale sous forme de ville-Etat à la mode. "Universal Studios, Hollywood" se changèrent en Universal Studios, Universal City (une "île-comté" sans rattachement administratif mais entièrement contrôlée par MCA). Même Burbank la ringarde, un temps souffre-douleur des comiques Rowan et Martin, devint une adresse préférable pour les firmes hollywoodiennes en exil. »

5/L’âge d’or d’Hollywood :

« Les stars du cinéma, évidemment, n’avaient jamais habité dans le quartier des HLM d’Hollywood, et dès 1930 la plupart des grands studios avaient déménagé vers les banlieues. Le vrai Hollywood de l’âge d’or était, selon Carey McWilliams, "un endroit peu sûr, isolé, rempli de personnalités à la marge, des gens à peine capables de joindre les deux bouts ; le rendez-vous des opportunistes et des arnaqueurs, des petits braqueurs et des raquetteurs, des bookmakers et des turfistes ; des désespérés toujours en train de magouiller."

6/Hollywood vs. HOLLYWOOD !

« Le HOLLYWOOD ! imaginé par le public des cinémas du monde entier restait timidement amarré à un lieu éponyme par le calendrier rituel (les premières, la cérémonie des Oscars, les inaugurations d’empreintes de pied sur Sunset Boulevard) et la sacralisation d’une petite dizaine de lieux de cultes voués au tourisme (le Bowl, les cinémas chinois et égyptien de Graumann, Musso & Francks, l’intersection d’Hollywood Boulevard et de Vine Street). Ce lourdes de celluloïd traçait d’une mince ligne de beauté la séparation entre la splendeur inacessible des collines et les espoirs perdus des plaines. »

7/Hollywood comme bidonville :

« Mais en l’espace d’une génération, comme le Hollywood réel passait du charme de la décrépitude à l’hyperviolence du bidonville, même les rituels ont cessé et la façade s’est effondrée. Le déclin socio-économique d’Hollywood est illustré avec force dans l’instantané des recensements de l’un de ses quartiers phares : la zone à l’est de Vine Street et au Nord de Sunset Boulevard, qui accueille des sites aussi remarquables que Capitol Records, CBS, le théâtre Pantages et l’Hollywood Palladium. En 1940, sa population était à 84% blanche et autochtone, et la médiane des revenus juste un peu au-dessous de celle du comté de Los Angeles dans son ensemble. Dans les vingt années qui suivirent, la zone conserva ses caractéristiques générales, bien que la médiane des revenus ait baissé jusqu’à 82% de celle du comté en 1960. Aujourd’hui, après trois décennies de changement continu, la population est largement constituée d’immigrants mexicains et salvadoriens de fraîche date, et le revenu familial atteint à peine 47% de la médiane — elle est plus démunie que la plus grande partie de South Central Los Angeles. »

8/La petite culotte de Madonna :

« 1992 marqua un tournant historique, quand le "peuple des puces" du cauchemar de Nathanael West se souleva effectivement à la suite de la décision dans l’affaire Rodney King. Pendant que les pauvres du reste de la ville étaient en train de piller des magasins de chaussures et des supermarchés, les classes laborieuses d’Hollywood — inspirées par quelque culte pervers de la célébrité — cambriolèrent le musée de lingerie coquine de Frederick’s et dérobèrent la culotte de Madonna. Et malgré une grosse récompense, le sous-vêtement n’a toujours pas été restitué. Le propos d’un candidat au conseil local sont révélateurs : "Hollywood est censé être une machine à rêves, pas le cauchemar que c’est devenu." »

9/Triomphe d’HOLLYWOOD !

« Au fur et à mesure qu’Hollywood s’enfonçait dans la misère, le lien historique entre le signifiant et le signifié s’est défait, et il est devenu petit à petit possible d’envisager la résurrection d’HOLLYWOOD ! dans un quartier plus riche et plus sûr. Ainsi, à Orlando, Disney a créé un étonnant mirage Art Déco de l’âge d’or de la MGM. Son principal concurrent, MCA, a contre-attaqué avec sa propre vision idéalisée d’Hollywood Boulevard et de Rodeo Drive dans les studios Universal de Floride. Matsushita, de son côté, a fait l’acquisition de la filmothèque de la MGM, qui contient certaines des reliques les plus vénérées du mythique HOOLYWOOD ! »

10/L’hollywoodisation d’Hollywood :

« Le transfert en Floride de Disney et d’HOLLYWOOD ! a évidemment fait chuter davantage le prix de l’immobilier dans l’Hollywood de la vraie vie. Après de dures batailles avec les propriétaires du cru et les petits entrepreneurs incapables de supporter la charge de taxes supplémentaires, les principaux investisseurs sur Hollywood Boulevard enlevèrent l’accord du conseil municipal pour un ravalement d’un milliard de dollars. Selon leur projet d’"hollywoodisation d’Hollywood", le boulevard devait être transformé en un parc d’attractions clos, gardé par des complexes de divertissement gigantesques à chaque extrêmité. On tiendrait en respect les quartiers pauvres aux alentours jusqu’à ce qu’ils soient embourgeoisés ou démolis. Mais alors que les concepteurs du projet étaient encore en phase de négociation avec les financiers potentiels (comme les milliardaires frères Bass de Fort Worth), MCA tua dans l’œuf cet Hollywood miniature en annonçant qu’Universal City, enclave toute proche affranchie de taxes, allait entreprendre la construction d’une réalité urbaine parallèle baptisée "CityWalk".

11/Une réalité idéalisée :

« Citywalk, dont le design fut assuré par le maître illusionniste Jon Jerde, est une "réalité idéalisée" : les traits caractéristiques d’Hollywood, d’Olvera Street et de Mid-Wilshire synthétisés sous la forme de "petits morceaux prémâchés" destinés à être consommés par les touristes et les résidents qui "n’ont que faire de l’excitation produite par le sifflement des balles dans le pays du tiers-monde" que Los Angeles est devenu. CityWalk présente des exemples de différents styles architecturaux : Mission Revival, Déco, modernisme aérodynamique, le vernaculaire L.A. (le restaurant Brown Derby), mais aussi des panneaux publicitaires en 3D, "un énorme King Kong pendu à un totem en néon bleu haut de 21 mètres", et une annexe de shérif chargée de la sécurité. Afin d’atténuer la sensation d’artificialité de ce mélange, Jerde proposa d’ajouter une "patine temporelle" et un "soupçon de saleté". »

12/Un idéal platonicien :

« Depuis l’ouverture en 1993 de CityWalk, les projets de réaménagement d’Hollywood sont plus ou moins à l’abandon. Même embelli et disnéifié, le boulevard anthentique n’a aucune chance de rivaliser avec la version de la colline privée d’Universal, proche de l’idéal platonicien. MCA a tenté à grand-peine d’expliquer que CityWalk "n’est pas un centre commercial" mais une "révolution de l’urbanisme", un exercice monumental d’hygiène sociologique. Mais parmi les critiques, on se demande si ce n’est pas plutôt l’équivalent architectural de la bombe à neutrons : la ville vidée de toute expérience vécue. "Sommes-nous à ce point de renoncement de la réalité de la ville de Los Angeles, a demandé l’historien Kevin Starr, que nous ayons besoin d’un tel niveau de contrôle social pour tout ce qui se rapproche de l’expérience urbaine ?" »


*Mike Davis, Au-delà de Blade Runner, Los Angeles et l’imagination du désastre, Paris, Allia, janvier 2006, pp. 80-88.
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