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La Ville-Objet II : La prolifération des potelets

 
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Lionel Dax



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MessagePosté le: Mercredi 04 Avril 2007, 17:42    Sujet du message: La Ville-Objet II : La prolifération des potelets Répondre en citant

La prolifération des potelets ou la ville-hérisson


« Le plus grand événement de cette deuxième moitié du siècle, c'est la disparition des trottoirs. » Cioran. Prononcée lors d'une réception, dans l'appartement de Claude Gallimard, cette phrase fut accueillie par des sourires polis et embarrassés.
Commentaire de Kundera (à qui on doit cette anecdote) : « Pourtant, quelle leçon du concret ! Car une kyrielle d'événements dramatiques se déroule sans infléchir si peu que ce soit notre vie, tandis que le remplacement des trottoirs par ces minces passerelles surpeuplées, jetées entre les piquets, les voitures garées, les échafaudages, les poubelles, où il est impossible de flâner, de faire halte, de marcher côte à côte, a transformé la notion même de la ville, du quotidien, des promenades, des rendez-vous, du plaisir de vivre. »

1 – Le mobilier urbain le plus utilisé dans la ville de Paris est le potelet marron parfois réhaussé d’un rond blanc.

2 – L’usage de ce potelet de protection de trottoir pour éradiquer les stationnements sauvages des voitures s’est généralisé en 2002.

3 – Depuis, en cinq ans d’existence, le potelet est devenu l’élément principal du décor urbain de Paris. Plus de 300 000 potelets, le nombre ne cesse d’augmenter, polluent les trottoirs de la ville. Loin devant les arceaux (11 175), les bancs (11 238), les horloges (107), les sanisettes (388), les abris bus (1 834), les corbeilles de propreté (16 126), les mobiliers d’information, plans de ville, MUPI (2 064), les mats porte affiches (745), les colonnes Morris (789), les mobiliers historiques (659), les fontaines Wallace (87), les bornes fontaines (22), les plantations d’arbres d’alignement (environ 90 000), les arbres dans les parcs et jardins (environ 35 000), les arbres dans les cimetières (environ 34 000), les arbres en bordure du boulevard périphérique (environ 8 000), les boîtes aux lettres (1 860)…

4 – La ville-hérisson : les potelets et les barrières inaugurent une zone saccagée, impraticable parfois et peu avenante. Le potelet réduit l’espace des trottoirs et limite la circulation libre des piétons. Il domestique d’une façon presque subliminale le parcours des passants. Il s’aligne le long des rues par centaines et crée une véritable frontière entre le trottoir et la rue.

5 – Le prix d’un potelet à l’unité est de 46,64 euros toutes charges comprises.

6 – Le passant circule dans une prison ouverte, séparé de la rue par des barrières, des barreaux-potelets – simples ou réhaussés – qui ressemblent à une accumulation de i monotone : iiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiiii… – une ligne de i bruns, crissement des pneus sur le bitume, freins à la déambulation libre, pions des sentiers balisés.

7 – Un jour, j’ai vu un potelet dont la tête a été peinte en vert printemps – un acte isolé à méditer, rue Pascal. Colorons les potelets, donnons des couleurs à la ville.

8 – Un ami, Adrien Pwatt, m’a dit l’autre jour : « Je préfère les filles potelées aux potelets ». Il avait l’intention d’écrire une historiette sadienne, faire un détournement érotique d’une fable de La Fontaine : « Perette et les potelets » dont le synopsis serait : « Perette avec sa jupe été sans culotte, révolutionnaire, allait, s’envoyant en l’air de Paris, à l’aide des bites dites potelets, se faire le trottoir ».

9 – Au début de la rue de la Roquette, en partant de la Bastille, les potelets servent de support publicitaire à des flyers autocollants : concerts rock, soirées DJ, sorties de CD, tracts publicitaires et politiques. Cette pratique se retrouve partout dans la ville, la pollution publicitaire utilise la pollution de ce design urbain. La société marchande s’empare du décor.

10 – Un soir, dans une petite rue du 13ème arrondissement, j’ai assisté à un acte de vandalisme perpétré contre la présence de ces potelets mal placés. Le but de ces quatre gaillards, groupe autonome anti design urbain, armés de masses et de marteaux, n’est pas d’arracher ces potelets comme de vulgaires plants de maïs transgéniques, mais de les faire plier – de faire vaciller leur arrogante raideur bétonnée à la racine – de les faire osciller pour que penchés leurs présences deviennent gênantes aux passants qui filent, qui s’en fichent. Leur objectif : provoquer en rafale dans la ville une épidémie de débandaison ferreuse, laisser ces potelets pour morts, épuisés déjà, vidés de leur verticalité, simplement devenus ruines urbaines. Les arracher serait stupide (Syndrome de Sisyphe) selon ce groupuscule, car les potelets seraient remplacés le lendemain de leur disparition. Le passant non averti, lorsqu’il repère un potelet défoncé, pense qu’une voiture a eu un accident à cet endroit. Par ce geste, faire plier les dents dures des trottoirs, les vandales préservent leur anonymat et peuvent continuer la lutte armée. Ils désirent juste rendre visible la misère et la laideur de ce mobilier public.

11 – Pollution marron – varech urbain – barrière de corail. Maintenant, imaginons les rues de Paris telles des canaux comme à Venise : ces bittes d’amarrage serviraient à garer nos bateaux à moteur et cela aurait effectivement un sens.

12 – Par endroit, la multiplication de ces potelets frise l’absurde. Il suffit pour cela d’observer les contre-allées du boulevard Saint-Marcel.

13 – Les autorités de la ville de Paris jurent dans les projets futurs que ces potelets seront enlevés lorsque la ville sera guérie de l’usage de la voiture. Ces potelets sont comme les aiguilles d’un acupuncteur, plantées dans le corps de la ville pour que les voitures arrêtent de fumer, pour que le CO2 disparaisse de ce Paris jugé malade, intoxiqué par ces humeurs vagabondes. Ce remède « potelet » a été soutenu curieusement par des écologistes, alors que planter des arbres à la place aurait été d’un meilleur goût.

14 – La ville érigée telle un hérisson, pics brandis, est une ville qui a l’air hostile. Il est nécessaire néanmoins de relativiser ces hics urbains. Le passant souple, qui a de l’esprit et du goût, se sert de ces potelets pour slalommer et des barrières pour les sauter. Il lui arrive même, par moment, de les oublier et de faire, par un déni ludique, comme s’ils n’existaient pas, pour mieux jouir de la ville.

Lionel Dax
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Jeudi 05 Avril 2007, 2:31    Sujet du message: Céder à la tentation des jeux de mots les plus minables Répondre en citant

Le Retour de Bibi


Peut-être que je m'égare une fois de plus, mais je ne suis pas sûr de bien comprendre la vision (idyllique?) de Paris que vous semblez progressivement mettre en place, via la réflexion - très personnelle- que vous développez dans ce forum sur la disparition -ou le renouvellement souhaité - de la signalétique et du mobilier urbains. A vous entendre, j'ai l'impression que vous aimeriez que Paris ressemble davantage à un grand jardin à la française -autant dire versaillais - où toutes les allées seraient cadrées mais buccoliques, rectilignes mais non vectorisées, géométriques sans favoriser de formes insidieuses de contrôle, — une ville bien dessinée, fleurie — où l'urbanisme, en somme, ferait place à l'urbanité, une urbanité digne d'un petit groupe d'aristocrates très cultivés, ayant ingéré et assimilé les codes (les signes), intégré les convenances, les habitus et les conventions, ce qui leur permettrait (à cette petite bande d’êtres raffinés), car tel est leur bon plaisir, en mecs à bonne tête et à bon goût, de faire fi des obstacles, de passer outre à ce qui les gêne et choque leur vue et leur démarche ; bref, qui leur permettrait, ayant le temps, et l'éducation qui va avec, de choisir leur chemin avec souplesse, sans même à avoir à transgresser les sales bittes obstructives que les méchants édiles laissent proliférer comme de mauvaises herbes , puisque la hauteur superbe de leur regard, devenue seconde nature, leur permettrait (à ces joyeux potes) de choisir librement leur chemin, et d'en jouir de façon subtile (forcément), et à leur gré.

Pour ma part, je préfère les taillis, les hérissons, les palissades qui égratignent, les pavés saillants et les sous-bois, quitte à m'y perdre, quitte à me cogner contre un réverbère potelé ou un feu rouge rongé par la pisse de chien errant et mal placé. Un monde fait de potes tous beaux (voilà le jeu de mots le plus minable) ne m'excite pas. Je dirais même qu'il me fout la pétoche.


Perec : " Tu te laisses aller, tu te laisses entraîner : il suffit que la foule monte ou descende les Champs-Elysées, il suffit d'un dos gris qui te précède de quelques mètres et oblique dans une rue grise; ou bien une lumière ou une absence de lumière, un bruit ou une absence de bruit, un mur, un groupe, un arbre, de l'eau, un porche, ses grilles, des affiches, des pavés, un passage clouté, une devanture, un signal lumineux, une plaque de rue, la carotte d'un tabac, l'étal d'un mercier, un escalier, un rond point..."

"Nulle hiérarchie, nulle préférence. Ton indifférence est étale : homme gris pour qui le gris n'évoque aucune grisaille. Non pas insensible, mais neutre. L'eau t'attire, comme la pierre, l'obscurité comme la lumière, le chaud comme le froid. Seule existe ta marche, et ton regard, qui se pose et glisse, ignorant le beau, le laid, le familier, le surprenant, ne retenant jamais des combinaisons de formes et de lumières qui se font et se défont, sans cesse, partout, dans ton oeil, aux plafonds, à tes pieds, dans le ciel, dans ton miroir fêlé; dans l'eau, dans la pierre, dans les foules. Places, avenues, squares et boulevards, arbres et grilles, hommes et femmes, enfants et chiens, attentes, cohues, véhicules et vitrines, bâtiments, façades, colonnes, chapiteaux, trottoirs, caniveaux, pavés de grès luisants sous la pluie fine, gris, ou presque rouges, ou presque blancs, ou presque noirs, ou presque bleus, silences, clameurs, vacarmes, foules de gares, des magasins, des boulevards, rues noires de monde, quais noirs de monde, rues désertes des dimanches d'août, matins, soirs, aubes et crépuscules."

"Ville putride, ville ignoble, hideuse. Ville triste, lumières tristes dans les rues tristes, clowns tristes dans les music-halls tristes, queues tristes devant les cinémas tristes, meubles tristes dans les magasins tristes. Des gares noires, des casernes, des hangars. Les brasseries sinistres qui se succèdent le long des Grands Boulevards, les devantures horribles. Ville bruyante ou déserte, livide ou hystérique, ville éventrée, saccagée, maculée, ville hérissée d'interdits, de barreaux, de grillages, de serrures. La ville-charnier : les halles pourries, les bidonvilles déguisés en grands ensembles, la zone au coeur de Paris, l'insupportable horreur des boulevards à flics, Haussmann, Magenta ; Charonne."


Un homme qui dort, Denoël, 1967.


"La vie en beau! La vie en beau!" clamait Baudelaire au mauvais vitrier, dont il brisait les vitres fallacieusement transparentes. Dans Un homme qui dort, le narrateur de Perec ne cesse de se comparer à une vache, ou à un rat perdu dans un dédale qui le rend insomniaque. Je ne suis pas convaincu que l'éradication des potelets dans les villes rende la circulation des poètes en vadrouillle plus fluide et enjolivée. Je ne suis pas sûr non plus qu’un tel enjolivement, qui m’évoque, je le confesse, un chromo aux couleurs délavées, ait quelque chose à voir avec notre époque.

(En complément d'information, je suggère à ceux qui ne connaissent pas le travail photographique et K. Dickien de Nicolas Moulin d'aller jeter un coup d'oeil sur la série d'images nommée ViderParis, visible à coups de clics sur Google, ou, plus sérieusement, sur le site de la Galerie Chez Valentin)

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Lionel Dax



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MessagePosté le: Vendredi 06 Avril 2007, 23:56    Sujet du message: Gris comme la cendre Répondre en citant

Lettre de Charles Baudelaire à Mme Aupick, le 13 décembre 1862 :
"J'adore Versailles et les Trianons. Ce sont de bonnes solitudes."

Nietzsche, dans Ainsi parlait Zarathoustra :
"Le jour d'après Zarathoustra était de nouveau assis sur sa pierre, devant la caverne, tandis que ses animaux allaient de par le monde à la recherche de nouvelles nourritures - et aussi de miel nouveau : car Zarathoustra avait consommé et gaspillé le vieux miel jusqu'à la dernière goutte. Mais comme il était assis là, un bâton à la main, dessinant sur le sol l'ombre de son propre corps, réfléchissant et en vérité ! ni sur lui-même, ni sur son ombre - il fut soudain saisi de frayeur et sursauta : car il voyait une autre ombre à côté de la sienne. Et comme il se retournait et se levait rapidement, voici, il vit le devin debout à côté de lui, le même qu'il avait une fois nourri et désaltéré à sa table, le prophète de la grande fatigue qui enseignait : "Tout se vaut, rien ne vaut la peine, le monde n'a pas de sens, le savoir étouffe." Mais depuis lors son visage s'était transformé; et quand Zarathoustra le regarda en face, son coeur fut de nouveau effrayé : tant ce visage était parcouru de sinistres présages et d'éclairs gris comme la cendre."
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Samedi 07 Avril 2007, 1:44    Sujet du message: "La philologie est grise" (Michel Foucault) Répondre en citant

"Ce qui m'a incité d'abord à faire connaître quelques-unes de mes hypothèses sur l'origine de la morale, ce fut un petit livre clair, net, intelligent, d'une intelligence d'ailleurs un peu hypertrophiée, où je rencontrai pour la première fois de ces hypothèses généalogiques à rebours et perverses, qui sont un genre proprement anglais, petit livre qui m'attira avec cette force d'attraction propre à tout ce qui vous est diamétralement opposé. Son titre était : L'Origine des sentiments moraux ; son auteur, le Dr. Paul Rée ; l'année de sa parution 1877. Peut-être n'ai-je jamais rien lu qui suscitât si fort en moi la contradiction, à chaque phrase, à chaque conclusion, sans en éprouver cependant aucune contrariété, aucune impatience. Dans l'ouvrage cité plus haut, auquel je travaillais alors, je me suis rapporté à tout propos et hors de propos aux thèses de ce livre, non pour les réfuter - qu'ai-je à faire de réfutations ? - mais, comme il convient à un esprit positif, pour substituer à l'invraisemblable le plus vraisemblable, le cas échéant une erreur à une autre. C'est donc à ce moment-là que pour la première fois j'entrepris d'exposer au grand jour, avec une maladresse que je suis le dernier à pouvoir me cacher, ces hypothèses sur l'origine de la morale auxquelles sont consacrées les présentes dissertations : je manquais alors de liberté et je ne disposais pas encore d'un langage approprié à ces questions particulières, d'où mes rechutes et hésitations d'alors."

"Si j'ai pensé entre autres au Dr. Rée cité plus haut, c'est que je ne doutais pas un instant que la nature même de ses questions ne le conduisît à une méthode plus exacte, capable de nous fournir des réponses. Me suis-je trompé? C'était en tout cas mon désir de donner à un observateur si perspicace et impartial une meilleure direction, celle d'une véritable histoire de la morale, et de le mettre en garde à temps contre toutes ces hypothèses anglaises qui s'en vont dans l'azur. Cela tombe sous le sens, il y a une couleur qui doit être cent fois plus importante que l'azur pour un généalogiste de la morale : c'est le gris, je veux dire les documents, ce qui est réellement constatable, ce qui a vraiment existé, en un mot le long texte hiéroglyphique, difficile à déchiffrer, du passé de la morale humaine."


Nietzsche, La Généalogie de la morale, avant-propos, § 4 et 7.
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Lionel Dax



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MessagePosté le: Samedi 07 Avril 2007, 12:49    Sujet du message: Pour plus de précisions, en passant Répondre en citant

Le fou écumant et la grande ville

« Et voici qu’à l’improviste Zarathoustra arriva à la porte de la grande ville : mais là, un fou écumant, les bras étendus, se jeta sur lui et lui barra le chemin. C’était ce fou que le peuple appelait « le singe de Zarathoustra » : car il avait copié la tournure et le ton de ses discours et faisait volontiers des emprunts au trésor de sa sagesse. Or le fou parla ainsi à Zarathoustra :
« O Zarathoustra, voici la grande ville : tu n’as rien à y chercher et tout à y perdre.
Pourquoi voudrais-tu patauger dans cette boue ? Aie donc pitié de tes pieds ! Crache plutôt sur la porte – et rebrousse chemin !
C’est ici l’enfer pour les pensées du solitaire : ici les grandes pensées sont jetées vivantes à l’eau bouillante et réduites en petits morceaux.
Ici tous les grands sentiments pourrissent : seuls ont le droit de cliqueter les petits sentiments au bruit sec de crécelle !
Ne sens-tu pas déjà l’odeur des abattoirs et des gargotes de l’esprit ? Les vapeurs qui montent de l’esprit égorgé ne font-elles pas fumer cette ville ?
Ne vois-tu pas les âmes pendre comme des chiffes molles et sales ? – Et de ces chiffes, ils font encore des journaux !
N’entends-tu pas que l’esprit est devenu jeu de mots ? Il crache une répugnante rinçure de mots ! – Et de cette rinçure, ils font encore des journaux.
Ils se pourchassent les uns les autres et ne savent pas où ils vont. Ils s’excitent les uns les autres et ne savent pas pourquoi. Ils font tinter leur fer-blanc, ils font sonner leur or.
Ils ont froid et cherchent la chaleur dans l’eau-de-vie ; ils ont chaud et cherchent la fraîcheur dans les esprits glacés ; l’opinion publique leur donne la fièvre et les frappe d’un mal chronique.
Au nom de tout ce qui est clair et fort et bon en toi, ô Zarathoustra ! Crache sur cette ville d’épiciers et retourne sur tes pas !
Ici tout sang coule dans toute veine en pourrissant, tiédissant, écumant ; crache sur la grande ville qui est le dépotoir où toutes les lies mélangent leur écume.
Crache sur cette ville d’âmes écrasées et de poitrines étroites, de regards en vrille, de doigts gluants.
Sur cette ville d’importuns, d’impertinents, d’écrivassiers et de braillards, d’ambitieux surexcités : où s’amasse tout ce qui est carié, mal famé, lubrique, lugubre, blet, ulcéré, rebelle : - Crache sur la grande ville et retourne sur tes pas ! »
Mais ici Zarathoustra interrompit le nain écumant et lui ferma la bouche.
« Tais-toi à la fin ! s’écria Zarathoustra, il y a longtemps que tes propos et tes manières me dégoûtent !
Pourquoi as-tu vécu si longtemps au voisinage du marécage que tu en es devenu toi-même grenouille et crapaud ?
Un sang marécageux, pourri et écumant ne coule-t-il pas aussi dans tes veines pour que tu aies appris ainsi à coasser et à médire ?
Pourquoi n’es-tu pas allé dans la forêt ? Pourquoi n’as-tu pas labouré la terre ? La mer n’est-elle pas pleine d’îles vertes ?
Je méprise ton mépris ; et si tu me mets en garde, pourquoi ne te mets-tu pas en garde toi-même ?
Mon mépris et mon oiseau crieur d’alarme, c’est de l’amour seul qu’ils doivent sortir pour prendre leur vol : mais non point du marécage !
On t’appelle mon singe, ô fou écumant : mais je t’appelle mon porc grognant – ton grognement finira par me gâter mon éloge de la folie !
Qu’est-ce donc, ce qui d’abord t’a fait grogner ? Personne ne t’a assez flatté : c’est pourquoi tu t’es assis à côté de ces ordures, afin d’avoir beaucoup de raisons de grogner. – beaucoup de raisons d’exercer ta vengeance ! Car je t’ai bien deviné, fou vaniteux, toute ton écume est de la vengeance !
Mais ton propos de fou me suit, même quand tu as raison ! Et quand la parole de Zarathoustra aurait mille fois raison : tu ferais toujours du tort en te servant de ma parole ! »
Ainsi parla Zarathoustra ; puis il regarda la grande ville, soupira et se tut longtemps. Enfin il prononça ces mots :
« Moi aussi cette grande ville me dégoûte, pas seulement ce fou. Ici comme là, il n’y a rien à corriger, rien à aggraver.
A toi cependant, fou, je donne cet enseignement en guise d’adieu : quand on ne peut plus aimer, il faut – passer ! »
Ainsi parla Zarathoustra et il passa devant le fou et la grande ville.

Deleuze décrit ce « fou écumant » ainsi : « C’est la caricature de Zarathoustra. Il l’imite, mais comme la lourdeur imite la légèreté. Aussi représente-t-il le pire danger de Zarathoustra : la trahison de la doctrine. Le bouffon méprise, mais son mépris vient du ressentiment. Il est l'esprit de lourdeur. Comme Zarathoustra, il prétend dépasser, surmonter. Mais surmonter signifie pour lui : ou bien se faire porter (grimper sur les épaules de l’homme, et de Zarathoustra lui-même) ; ou bien sauter par-dessus. Ce sont les deux contresens possibles sur le "Surhomme". »
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Samedi 07 Avril 2007, 17:02    Sujet du message: Slalomer parmi les porcs, les crapauds et les potelets Répondre en citant

Le Repli dans la forêt

Pierre Bertelott avait passé son enfance dans la montagne. C’était une belle montagne, un de ces endroits qu’on ne regrette pas de connaître, et qu’on redoute de quitter. Bertelott y avait ses amis, ses habitudes, et la majeure partie de sa famille. Il y vivait depuis des années, dans un trois-pièces qui donnait sur les cimes. Pourtant, pour des raisons professionnelles, il dut un jour quitter l’endroit, qu'il aimait tant, et rejoignit la ville.

La ville déplut bizarrement à Bertelott : "trop grande", "trop bruyante", "trop violente", "trop polluée", "trop chère" : il lui était impossible d’en parler autrement qu'à la manière de ses contemporains : de manière spontanément négative. Par bonheur, il y rencontra une femme ; elle était séduisante, intelligente, douce, compréhensive. C’était une de ces femmes qu’on espère tous rencontrer quand on est homme et dont on ne veut jamais se séparer.

Leur formation leur permit, d’une part, de se reconvertir, d’autre part de déménager. Comme la jeune femme était originaire de la côte, Bertelott accepta de la suivre au bord de la mer. Leur vie fut paisible et heureuse. Bertelott n’était pas de ces hommes qu’éperonne l’ambition : d’un tempérament mesuré, le fait de vivre avec une femme à qui il pouvait parler, qu’il trouvait belle, dont il était complice, et d’avoir d’elle des enfants qu’il pourrait élever dans un lieu auquel il s’était habitué, outre les avantages financiers que leur permettait leur emploi respectif, lui parut pleinement suffisant.

Bertelott fit bien son travail, il gravit lentement les échelons, il ne fut pas tenté par l’adultère, la vie d’artiste ni l’engagement politique. Ses enfants furent élevés dans une atmosphère familiale qui les conduisit à de brillantes carrières et des vies de famille elles-mêmes équilibrées ; jusqu’au jour où sa femme mourut.

C’est alors que Bertelott décida de se replier dans la forêt.
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Jeudi 12 Avril 2007, 16:14    Sujet du message: Au passage, également. Répondre en citant

" Entre le client des galeries marchandes, consolant son ennui par une frénésie d'achats, et le flâneur des quais naturalisés et décorés qui veut tellement embellir la ville qu'il l'oublie derrière son embellissement, on peut aisément apercevoir une identique dénégation du réel au profit d'une déambulation euphorique. Paris-Plage et Carré-Sénart * établissent, au centre comme à la périphérie, une purification anthropologique de la ville, en ne mettant en évidence qu'un homme hilare et détendu, qu'il consomme ou non, dans un univers de pacotilles aseptisé et simplifié. Ni l'un ni l'autre ne représentent véritablement l'homme urbain. Ils en développent simplement un aspect minime qu'ils grossissent démesurément pour en faire un mode de vie unique et global."

Bruce Bégout, Approche de la ville binaire, septembre 2004.

* Carré-Sénart est un centre commercial de la périphérie de Melun.
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