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Revoir Rome

 
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Dork Zabunyan



Inscrit le: 18 Mai 2006
Messages: 3

MessagePosté le: Samedi 02 Septembre 2006, 21:31    Sujet du message: Revoir Rome Répondre en citant

Revoir Rome

« Immense nausée des affiches »
(Baudelaire, « Mon cœur mis à nu », 1859).


En 1975, Pasolini déclarait que la multiplication des publicités dans Rome l’avait « détruite » : qu’aurait-il pensé aujourd’hui ? Les petites affiches collées sur les murs ont été remplacées par de gros panneaux installés sur les façades des bâtiments les plus célèbres de la « Cité éternelle ». Cette omniprésence de supports publicitaires, aux dimensions aussi imposantes, est relativement récente : elle date de l’année 2001, et fait suite au Jubilé de l’an 2000. Pour cet événement de résonance internationale, la municipalité de Rome, en collaboration étroite avec l’Eglise catholique, avait décidé de restaurer de nombreux édifices de la ville : durant les années 1998-2000, Rome demeurait presque « invisible », tant les échafaudages se disséminaient partout dans la ville. Un article remarqué du New York Times affirmait en 1999 : « N’allez pas à Rome, ses monuments sont entièrement recouverts par les bâches de restaurations ; vous ne la verrez pas avant le début du Jubilé ». Les travaux furent terminés à temps, et les échafaudages démontés : Rome resplendissait. Mais à peine les pèlerins partis, ceux-ci furent remontés, et des immeubles ou palais qui venaient d’être rénovés se trouvaient à nouveau masqués. Avec une différence de taille : la publicité, pratiquement absente lors de la période qui précéda le Jubilé, avait fait son apparition sur les échafaudages. En masse.
Aucun des monuments importants de Rome n’est épargné, aucune des grandes places, aucun des axes du centre historique (une sélection de photographies ci-dessous)… Un examen d’ensemble de la situation montre assez vite que l’argument du financement des restaurations (le plus récurrent, chez les annonceurs, bien entendu, mais également chez les élus de la majorité municipale de centre-gauche) ne tient pas. Il apparaît que certains échafaudages ont une durée de vie supérieure à trois ans : un délai improbable et déraisonnable pour la rénovation de façades (par exemple, celles de la place d’Espagne, ou de la place Navone, parmi les plus touristiques) ; pendant ce temps, les grandes marques (vêtements, téléphones, voitures, etc.) se succèdent allègrement sur les monuments qu’elles cachent. Autre fait troublant : aucune indication officielle de la surintendance des « biens culturels » ou du ministère concerné ne précise la nature des travaux effectués, comme c’est la règle à l’occasion de restaurations urbaines ; seul paraît le nom d’une entreprise privée (qui possède l’échafaudage ? qui restaure ?), sans informations, donc, sur la durée des travaux, sur l’architecte responsable du chantier, etc. Les façades sont « nettoyées », évidemment (au mieux), mais les historiens de l’art et de la restauration signalent eux-mêmes que ces travaux, aussi longs soient-ils, abîment les matériaux qui les composent (C’est ce que n’a cessé de proclamer Adriano La Regina, ancien surintendant aux biens archéologiques de Rome : « nous sommes confrontés à des simulations de restauration ».)
Ce qui est intéressant, c’est que l’Eglise elle-même est partie prenante ; elle participe à cette contagion publicitaire à grande échelle. La Trinité des Monts, située en haut de la place d’Espagne, mais aussi Saint-Jérôme non loin du Corso (l’artère principale de la ville), l’église des Jésuites (Gesù), derrière la place Venise, ou encore le bâtiment de la Propagande de la Foi (Propaganda Fide)… accueillent les fidèles sans l’effet (esthétique, religieux) que leurs architectures baroques sont censées minutieusement fournir. Il y a toutefois quelques limites à ne pas franchir, et le Vatican sait ne pas rester silencieux à certaines occasions. L’église de San Pantaleo, à deux pas de la place Navone, donnait à voir sur sa façade, en avril dernier, la redoutable affiche du Da Vinci Code (le film), dont l’histoire, de loin, touche aux dogmes : c’en était trop. Le vicaire de Rome demanda solennellement que l’on retire l’affiche ; le lendemain, San Pantaleo avait retrouvé sa façade, mais ce fut la seule parmi les églises recouvertes de réclames.
Les problèmes que cette présence massive de la publicité engendrent au sein d’une ville comme Rome sont considérables. Le grand historien de l’art Wittkower a décrit en détail ce qui fait la spécificité de la Rome baroque (dont le centre, que nous connaissons aujourd’hui encore, fut dessiné lors de la Contre-Réforme) : une « mise en scène architecturale » unique en son genre, rigoureuse et de grand style. Ce qui fait dire à La Regina, indépendamment de la question, décisive, de la légalité : « s’il n’y a même qu’un seul panneau publicitaire Place Navone, c’est toute la place que l’on dégrade ». L’argument de la dégradation, ou celui de la destruction (Pasolini), sont valables, presque évidents. Pour leur donner davantage de poids, et parvenir à saisir l’événement que représentent le surgissement et la sorte de pérennisation de ces panneaux publicitaires, peut-être convient-il de méditer, dans les conditions d’existence actuelles de la Cité éternelle, la célèbre (et binaire) définition du beau chez Baudelaire : « Le beau est fait d’un élément éternel, invariable, dont la quantité est excessivement difficile à déterminer, et d’un élément relatif, circonstanciel, qui sera, si l’on veut, tour à tour ou tout ensemble, l’époque, la mode, la morale, la passion ». D’où la question, très simple, que l’on peut poser : qu’est-ce que se promener, de nos jours, dans Rome ? Quel rapport entretenir avec cet « élément transitoire, fugitif » que constitue la publicité, et qui est désormais indissociable du paysage urbain de la ville ? (Rapport à la « modernité », même à Rome, autant que rapport à soi au sein de cette modernité.) Sachant que, suivant un précepte baudelairien mystérieux, nous n’avons pas le droit de mépriser le présent.


















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laurent de sutter



Inscrit le: 07 Sep 2006
Messages: 12

MessagePosté le: Lundi 11 Septembre 2006, 16:45    Sujet du message: Fragments d'une poétique de la publicité urbaine Répondre en citant

A propos de "Revoir Rome" (http://www.airsdeparis.centrepompidou.fr/viewtopic.php?p=85)

1 - Peut-être la tristesse de la publicité vient-elle qu'on ne sait pas encore quoi en faire. C'est du moins ce qu'on dit : la publicité, on la subit. Mais l'idée de subir quoi que ce soit - et tout spécialement des images - constitue une idée typiquement moderne ; une idée indissociable d'une relation contradictoire aux surfaces. Il y a en effet deux manières de comprendre le modernisme esthétique : ou bien comme un art des surfaces qui l'emportent sur la profondeur (c'est, disons, la position de Baudelaire) ; ou bien comme un art du percement des surfaces pour révéler le vide abyssal qu'elles dissimulent (c'est, encore aujourd'hui, la position de tous les debordiens). Subir les images publicitaires, en ce sens, doit donc être compris soit comme le fait d'être victime de leur insignifiance, soit au contraire du mensonge dont elles témoignent.

2 - Et si, en fait, personne ne subissait la publicité ? Et si, plutôt que la subir, notre relation avec la publicité serait une relation de goût ? Il y a, ici aussi, plusieurs manières de comprendre cette question. Dans une première interprétation, une interprétation gastronomique, établir une relation de goût avec une publicité spécifique signifierait sans doute formuler un ensemble de préférences relativement à la manière dont cette publicité se trouve agencée (couleurs, polices, décors, costumes, modèles, etc.). Ce serait bien sûr une platitude. Mais il est également possible de comprendre la dimension de goût de la relation que nous établissons avec une publicité comme le sens même de cette relation. C'est-à-dire que ce qui nous intéresse dans une publicité serait précisément de pouvoir nous contenter d'exercer à son égard une forme particulière de jugement de goût. Cette seconde interprétation serait quant à elle une interprétation proprement esthétique.

3 - Le problème de la publicité est un problème esthétique. Mais l'originalité de ce problème consiste en ceci qu'il s'agit d'un problème dont le caractère esthétique reste superficiel. Le relation que nous avons avec une publicité est une relation de goût dont l'intensité ne dépasse jamais celui de l'attention distraite. Ce que font les publicités, c'est en somme nous introduire à la possibilité d'une esthétique distraite. C'est-à-dire à la possibilité d'exercer un jugement de goût dont l'ensemble des caractères publics n'ont plus aucune importance. Autrement dit, ce que font les publicités, c'est exposer le régime esthétique de leur propre effondrement : il n'y a rien de plus dérisoirement privé qu'une publicité. Non seulement personne ne croit aux publicités, mais en plus personne n'est prêt à leur donner une importance artistique qu'elles n'ont pas. La seule chose que font les publicités, c'est, comme les films pornos d'après Patrick Baudry, produire une ambiance.

4 - Il faut remercier les publicitaires qui garnissent les murs de nos villes d'images publicitaires toujours plus grandes et toujours plus impressionnantes. Grâce à eux, nous avons la possibilité de comprendre que le futur de toute esthétique urbaine passe par l'élaboration de l'ambiance que nous désirons. Une telle ambiance n'a donc plus rien à voir avec les questions de bien vivre ou de fluidification qui sont traditionnellement rattachées à l'urbanisme. Avec la publicité, l'urbanisme quitte la politique et la morale pour retrouver la beauté pure. Celui qui n'a jamais manqué de se faire écraser par un bus en découvrant Salma Hayek en bikini sur une colonne Morris ne le comprendra sans doute jamais. Mais il est vraisemblable qu'il ne comprendra sans doute jamais non plus la beauté de Salma Hayek elle-même.
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laurent de sutter



Inscrit le: 07 Sep 2006
Messages: 12

MessagePosté le: Jeudi 02 Novembre 2006, 11:05    Sujet du message: Revoir Bucarest Répondre en citant

Propos rapportés : les publicités géantes recouvrant des façades entières, c'est dans les Pays de l'Est qu'on les a observées les premières - du moins en Europe. A Bucarest, c'étaient presque des blocs complets qui servaient ainsi à faire la réclame des marques désireuses d'investir les marchés enfin libérés de la dictature de Ceausescu. Le béton gris, les avenues raides. Ces soudaines irruptions de couleur dans un paysage dévasté permettaient d'espérer une beauté qui n'avait rien à voir avec la consommation.
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Lionel Dax



Inscrit le: 25 Aoû 2006
Messages: 12

MessagePosté le: Samedi 17 Février 2007, 14:20    Sujet du message: Je me fiche des affiches Répondre en citant

Même si la phrase de Baudelaire "immense nausée des affiches" est prémonitoire et de circonstance, je préfère sans conteste cette pensée de Mallarmé, moins connue, plus pertinente quant à la façon de vivre une ville aujourd'hui, pensée trouvée dans les vers de circonstance :
"Salut ô passant qui te fiches /
De lire en été les affiches !"
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