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Invention du local, épuisement des lieux

 
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Elie During



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MessagePosté le: Mercredi 27 Juin 2007, 18:00    Sujet du message: Invention du local, épuisement des lieux Répondre en citant

1/ Quelles sont les transformations contemporaines les plus significatives du milieu urbain et de la construction architecturale ?

2) Quels sont les outils d’analyse, les concepts, les œuvres ou les techniques qui vous paraissent le mieux en tenir compte à l’heure actuelle ?


A ces deux questions que j'adresse également à moi-même, j'ai déjà répondu en bloc dans un texte publié dans le catalogue de l'exposition Airs de Paris. En voici une version brute, sans italiques.


« Invention du local, épuisement des lieux »
in Airs de Paris, Christine Macel et Valérie Guillaume (éds.), Paris, Editions du Centre Georges Pompidou, 2007


C’est entendu : la ville a fait son temps. La marée montante de l’« après-ville », quel que soit le nom qu’on lui donne, n’en conserve que le parfum, ou l’image artificiellement entretenue par la « muséification » des centres historiques, tandis que se poursuit l’inexorable mouvement de dilatation et de dispersion, d’étalement et de desserrement simultané des agglomérations urbaines1. Rançon de l’usage intensif de l’automobile : les zones de résidence ne se superposent plus aux zones de circulation, une urbanisation en « nappes » (par éclatement et comblement progressif des intervalles) succède à une urbanisation en « doigts de gant » (par densification des axes de circulation). Le paysage sans fin de Los Angeles est dans toutes les têtes, mais l’effacement tendanciel des limites physiques de la ville et de ses formes traditionnelles de centralité vaut aussi, mutatis mutandis, pour l’agglomération parisienne, bien que l’évidence en soit généralement soustraite au regard de ceux qui se contentent de circuler intra muros. Gated communities ou boulevards périphériques : c’est à chacun ses murs. Mais ces murs, tangibles ou virtuels, délimitent-ils encore des lieux ? Ne sont-ils pas au contraire le symptôme de ce que la ville contemporaine souffre d’une « perte des lieux » ?
Cette inquiétude, relayée par la perspective oblique des artistes et des photographes attentifs aux décompositions et aux recompositions du tissu urbain, laisse parfois percer une déploration plus sourde : avec la ville, nous risquons de perdre l’urbanité elle-même, la civilité attachée à la forme de vie citadine, soit une certaine manière d’articuler la pratique du lien (social) avec le sens du lieu. Ce sens du lieu, de la distribution et de la différence des lieux, n’a évidemment plus grand chose à voir avec le traditionnel genius loci. Il prend acte de la destruction des bosquets sacrés et de la libération de l’espace effectuée par la civilisation technique. Il y a longtemps que le grand Pan est mort, et avec lui les dieux familiers et les cultes locaux. L’« espace public », inséparable des nouvelles possibilités de rencontre qu’il organise en dehors des liens de la famille, du clan ou du corps de métier, s’est construit historiquement contre le « Lieu » dont Lévinas s’inquiétait de voir renaître le prestige dans le sillage de Heidegger2. Comme l’explique Jean-Luc Nancy, « [l]’urbain s’ouvre en tant que tel avec un espacement » qui brouille l’ordre rural des proximités et des parages pour lui substituer un ordre des places et des voisinages3. En ce sens d’ailleurs, le mouvement par lequel la post-ville se développe en se disloquant ne fait que rejouer sur des échelles spatiales démesurées le mouvement fondamental de l’urbain, qui naît de se rassembler en s’écartant, d’un même mouvement : « d’une part, le resserrement, le rapprochement de la villa et autour d’elle, d’autre part l’écartement, le dégagement de voies spacieuses et d’intervalles commodes »4. C’est ainsi que le site urbain se constitue en refoulant l’expérience immémoriale du lieu. Cependant, ce n’est pas parce qu’on en a fini avec le Lieu, ou qu’on a mis au centre de la réflexion la question de la dislocation et de l’errance, qu’on a refermé du même coup la question du local. Bien au contraire, le refoulement actif du Lieu est peut-être la condition requise pour que le local émerge enfin comme problématique autonome5.

Mais il n’est pas si facile de se défaire de ses vieux réflexes. Commençons donc par rappeler une évidence : il ne suffit pas d’être quelque part pour être en un lieu. Les lieux au sens où on l’entend ici ne sont pas de simples portions d’espace (endroits, positions, places), logées en lui comme dans un cadre inerte. Les lieux sont produits, et parfois même institués. Ils se vivent, ils se disent, inséparables de l’espace social où ils ne se juxtaposent pas simplement à d’autres, comme les sites naturels qu’on se figure distribués dans une aire géographique, mais s’interposent, se composent, se superposent et, parfois, se heurtent6. Les sociologues nous apprennent d’ailleurs que la localité est inséparable d’un projet et d’un processus, qu’elle se donne en pratique comme un palier ou un niveau d’intégration dans un jeu d’interdépendances et d’échanges entre des individus ou des groupes : les lieux ne tiennent que par les relations (locales ou trans-locales) qui s’y nouent.
Sans aller aussi loin, il suffit de songer à ce que notre expérience de l’espace urbain et de ses localités doit à la production de représentations symboliques, comme aux instruments de navigation, de repérage et de localisation. Stéphane Degoutin fait judicieusement remarquer que le Thomas-Guide auquel se réfère l’automobiliste de Los Angeles fonctionne d’une manière toute différente des plans de Paris et de sa banlieue, encore largement attachés à la notion de lieu7. Le plan californien offre une découpe systématique des 5 030 miles carrés urbanisés des comtés de Los Angeles et d’Orange : 294 cartes congruentes de 4,5 sur 3,5 miles, un index de l’ensemble du réseau viaire et la possibilité de circuler d’une page à l’autre par un système de renvois permettent à l’automobiliste de retrouver son chemin quel que soit l’endroit où il se trouve, en raccordant de proche en proche les fragments de son trajet virtuel. Le plan de Paris-banlieue, en revanche, est le plus souvent organisé par arrondissements et communes, représentés selon des échelles variables adaptées au format des pages. Les cartes sont classées selon un ordre alphabétique pour les communes, numérique pour les arrondissements. Les doubles traits qui figurent les voies laissent imaginer la chaussée, le trottoir, les places et les ronds-points, là où le Thomas-Guide se contente de lignes simples dessinant une sorte de diagramme de circulation. C’est dire que le plan parisien s’adresse à ceux qui sont déjà familiers des lieux, ou qui savent tout au moins découper l'espace urbain selon ses articulations « naturelles » ; il « permet d’imaginer des lieux, alors que le plan américain décrit un réseau dans lequel la rue est un simple itinéraire, un trait tiré entre deux destinations »8. Les automobilistes parisiens ne sont donc pas près de se libérer définitivement du lieu, ou si l’on préfère, d’un régime global de la localité. Pourquoi « global » ? Parce que, sans avoir nécessairement une vue de surplomb sur l’ensemble de la ville, sans maîtriser le recollement exact des arrondissements ou des communes, ils peuvent encore compter sur une appréhension globale de la physionomie des quartiers ou des zones qu’ils traversent : il y a là comme un « air de Paris ». Cependant, les taxis équipés d’un système GPS et d’une interface graphique commencent à donner l’exemple d’un tout autre mode de repérage. Ils circulent déjà dans la ville comme sur un espace lisse, de type maritime, bien que cette forme de navigation urbaine suppose un quadrillage général de l’espace.
Y a-t-il moins de « lieux » à Los Angeles qu’à Paris ? Cette question n’a pas de sens. D’abord, on vient de le voir, le réseau n’annule pas la localité, il définit un régime propre de localité et de localisation qui fait concurrence à la distribution globale des lieux (celle des quartiers de Paris, ou d’une autre manière celle des « blocks » définis par le maillage orthogonal de New York). Ensuite, il y a mille façons de se rapporter à un lieu, ou de ne pas s’y rapporter du tout. La production de plans urbains n’est qu’une trame parmi d’autres ; aucune d’elles ne peut prétendre épuiser l’espace urbain. On se doute que les habitants des zones traversées par l’automobiliste ont une tout autre appréhension de la localité. Gardons-nous de les enfermer trop vite dans le discours du ghetto, des gated communities ou des « non-lieux »9. Quant aux piétons, c’est l’occasion de rappeler que leur expérience du lieu (rue, place, quartier, etc.) doit autant à ce qu’ils voient qu’à ce qu’ils ne voient pas ; à cet égard, ils ne jouissent d’aucun privilège par rapport aux automobilistes encapsulés dans leur véhicule le temps d’une traversée. En somme, chacun se fait sa carte : c’était déjà l’intuition de Kevin Lynch lorsqu’il décrivait la constitution de l’« image de la cité »10. Mais la carte, qu’elle soit mentale ou graphique, se définit d’abord par tout ce qu’elle laisse de côté. Comme le rappelle Yona Friedman, la ville est pleine d’angles morts ou de points aveugles qui sont la condition d’émergence de quelque chose comme un lieu : « Place Clichy, à Paris, se trouve un monument : eh bien je n’ai jamais rencontré quelqu’un qui connaisse ce monument, tout simplement parce qu’on ne peut y accéder, étant donné qu’il se trouve au milieu du flot de voitures et que le piéton traverse ailleurs. […] Il suffit qu’un jour il n’y ait pas de voitures pour que nous ne voyions pas la même rue. »11 La place Clichy se définit comme lieu identifiable par tout ce qu’elle soustrait au regard ou laisse simplement deviner, autant que par ce qu’elle montre (« La place de la Concorde n’est pas une place, c’est une idée », disait Malaparte). La réalité de la ville pour les passants se trouve au niveau de leurs yeux, même si une perception oblique, et parfois non visuelle, leste encore l’expérience des lieux. L’automobiliste recadre et redécoupe la ville à travers son pare-brise et les trajectoires éclatées qu’il dessine. Il n’y a que les architectes ou les gens du « métier » qui croient avoir conscience de l’« espace architectural » dans sa globalité.
Cette très sommaire incursion dans les mécanismes de production concrète de la localité (envisagée ici, pour l’essentiel, à partir de quelques procédés de localisation dans l’espace urbain) devrait suffire à nous convaincre que ceux qui réfléchissent aujourd’hui sur la condition urbaine ont probablement mieux à faire que de ruminer indéfiniment la « perte du lieu ». S’il est vrai que les lieux ne sont jamais donnés mais produits, il faut s’attendre à ce que cette perte supposée soit autre chose qu’un effacement ou qu’un engloutissement, et qu’elle se laisse plutôt penser en termes de déplacement, de brouillage ou d’interférence entre différentes expériences du lieu. La dislocation urbaine indiquerait en ce sens un changement de régime de localité plutôt qu’une disparition pure et simple. Encore faudrait-il que ce changement, et l’espace qu’il libère, puissent être envisagés selon des coordonnées réellement locales, susceptibles d’accélérer la mise au jour ou l’invention de nouvelles figures de la localité. La célébration naïve de la convivialité des « lieux de vie », fragiles témoignages de la possibilité d’une réappropriation de la ville par ses usagers, n’offre à cet égard aucune garantie ; elle ne vaut souvent guère mieux que la déploration morose de la disparition des lieux d’antan (« de mon temps, on savait vivre… »). L’homo urbanus est certes plein de ressources : l’espace urbain le plus inhospitalier ne saurait l’empêcher de faire en sorte que quelque chose ait lieu, quitte à ce que l’affaire se joue dans les interstices de la « Zwischenstadt » ou dans l’« envers des villes ». Mais il ne s’agit pas seulement de trouver ou de créer de nouveaux lieux, ni de restaurer, en général, le sens du lieu (comme on parle du « sens de la fête »). Il s’agit de penser – et aussi de voir et de sentir – autrement, selon un nouveau sens du local.

Pour avancer dans cette direction, il convient peut-être de commencer par interroger la relation du local et du global. Si en effet la figure de l’urbanité se décline de mille manières, les discours qui mobilisent le thème de son érosion ou de sa perte se distinguent invariablement par une valorisation du local dans sa capacité de résistance aux tendances homogénéisantes du global – identifié, selon le cas, aux flux du capital mondialisé et à ses relais géographiques (« mégapoles », « métapoles », « global cities »), à la « ville générique » et à ses emblèmes impersonnels (hypermarchés, aéroports, autostrades), ou encore à l’immense nappe de la « suburbia » où s’abolit tout horizon. À défaut de réenchanter les lieux, il faut réinventer le local. Tous, ou presque, s’accordent à le reconnaître. Entérinant la disparition du lieu annoncée il y a près de quarante ans par Melvin Webber (« the nonplace urban realm »12), certains s’attèlent à en dégager un concept moins statique, moins strictement topographique, à la fois plus complexe et plus stratifié, pour conjurer les effets de nivellement théorique du concept de globalisation. Ainsi, Alberto Magnaghi avec son « projet local » articulé à la notion de territoire13, Stefano Boeri avec la pratique non-synoptique des « atlas éclectiques »14 combinant cartographie des mobilités, collecte des fragments de mémoire locale, chroniques et reportages photographiques, Doreen Massey avec sa requalification du lieu en termes « non réactionnaires » de multi-appartenance et de redistribution négociée de l’intérieur et de l’extérieur15, ont, parmi d’autres, contribué à rendre sensible un sens de la localité qui s’avère suffisamment complexe et différencié pour ne pas reconduire trop vite la conception du « propre » et de l’identité substantielle que véhicule naturellement la notion de lieu. Mais la diversité de propositions que recouvre la référence au local invite à une certaine circonspection.
Il est clair, tout d’abord, qu’il ne suffit pas de se prémunir de la nostalgie de la ville et du pathos de l’enracinement ou de l’appartenance pour échapper à la mythologie du lieu qui imprègne les aimables discours sur l’hospitalité, l’« accueillance » ou la nécessaire mixité sociale comme condition d’ouverture à l’altérité (version humaniste de l’héritage culturaliste). Le côté boy-scout des discours de l’urbanité reconduit souvent, plus profondément, un motif phénoménologique qui survit de manière paradoxale dans l’arpentage mélancolique des « non-lieux » contemporains, lorsqu’il est question d’y trouver les moyens de suturer symboliquement les déchirures du tissu urbain, à défaut de pouvoir le retendre ou le redensifier. Dans tous les cas en effet, le local est appréhendé à partir de l’inscription corporelle d’un sujet dans un milieu ou un environnement. Si le lieu est ce par quoi un sujet s’ouvre à un espace qui fait monde, le lieu urbain est ce par quoi un sujet (qui peut être un collectif) s’approprie la ville en la configurant comme un espace à sa mesure, habitable et circulable. Ainsi, Françoise Choay nous explique-t-elle que l’« échelle locale » est un enjeu capital de l’aménagement urbain : l’« ajustement du bâti à son contexte, au milieu proche, physique ou humain, par son dimensionnement aux mesures de notre corporéité et par son articulation des pleins et des vides qui conditionnent le déploiement de l’intersubjectivité et le façonnement du lien social »16, telle est l’orientation concrète que doit suivre l’« aménagement local ». Car « l’espace organique local ne peut avoir de substitut : il n’est pas remplaçable par l’espace opératoire du territoire », ni, bien entendu, par l’espace global de la ville-monde, connectée au réseau planétaire par tous les flux qu’elle redistribue (on se souvient du mot prophétique de Cerdá, « la ville n’est qu’une sorte de gare, ou de pivot de la grande viabilité universelle »).
Or, il y a lieu de se demander, d’une part, si le local est bien une question d’échelle et, d’autre part, s’il est opportun d’aborder le local à partir de la situation ou de l’ancrage phénoménologique d’un sujet, indépendamment des dispositifs où il est pris et des usages où il s’invente.

Quant au premier point, Bruno Latour résume bien les choses lorsqu’il écrit que local et global sont des catégories mal taillées si on se les représente comme des « lieux ». Autrement dit, la ville est plate, tout comme l’« espace social »17. Il y a là plus qu’un lieu commun de la géographie urbaine (l’« étalement urbain », l’« horizontalité » des métropoles). C’est une question de méthode : pour saisir la production des dimensionnements, des échelles et des localités, il faut commencer par aplatir autant que possible l’espace social pour mieux se défaire de l’intuition ordinaire qui constamment circule entre le local et le global comme entre deux sites dont l’un serait pour ainsi dire niché dans l’autre, comme le micro dans le macro18. Le social n’est pas un jeu de poupées russes où des « lieux » de dimension variable viendraient s’échelonner en bon ordre, à l’image des domaines emboîtés du public, du privé et de l’intime ; l’interaction locale ne se loge pas dans les mailles du contexte global pour y disséminer ses effets. De manière générale, pour la ville tout comme pour le social, les dimensions de l’espace ne se laissent pas saisir en termes de milieux, de cadres ou de contenants. Seul un effort violent peut nous débarrasser de cette image obsédante (l’enveloppe locale, elle-même enveloppée par le contexte global) et du genre de topographie qu’elle implique. On décrétera donc d’emblée que tout est « à niveau », ou mieux, en suivant Bruno Latour, que la partie est aussi grande que le tout19. Ce qui signifie qu’à un certain degré (qui n’est pas un degré de résolution ou de définition de l’image urbaine, mais plutôt quelque chose comme un degré d’agitation moléculaire, lié à la vitesse de circulation des flux), tout est local. Il n’y a pas d’action instantanée à distance. Le global (la « globalisation ») n’explique rien : il doit lui-même être ressaisi dans sa production immanente, alors nécessairement locale, c’est-à-dire de proche en proche, en suivant le fil des médiations concaténées qui font que les choses se tiennent en s’appuyant les unes sur les autres. Il faut réapprendre à voyager à pied dans la « ville globale », en se déplaçant de site en site, et pour ainsi dire en aveugle, sans pouvoir se donner d’avance la forme générale d’un espace englobant.
Ce qu’il faut chercher, en somme, c’est une voie d’accès locale au global, c’est une conception elle-même locale de la connexion des sites ou des localités20. Car il n’y a que des manières de « localiser le global », ou à l’inverse de « distribuer le local ». Et si la question du local porte sur le mode de connexion entre les lieux bien plus que sur les lieux eux-mêmes, l’enjeu d’une approche locale de l’espace urbain sera de définir un nouveau concept de la localité en repartant directement des formes de la connexion ou de la mobilité, plutôt que des lieux ou même du réseau de relations qu’ils dessinent. La métaphore du réseau est en elle-même peu éclairante tant qu’elle ne fait pas apparaître le travail d’enchaînement et de réenchaînement des acteurs (opérateurs, connecteurs). La localité se construit dans un jeu de relais : elle une propriété du trajet. Telle est l’hypothèse que nous voudrions esquisser dans ce qui suit, en embrayant sur les analyses de Bruno Latour.
On se doute qu’un tel projet n’a pas grand chose à gagner des considérations à la fois justes et triviales sur le « glocal ». Ce mot-valise dit bien ce qu’il doit dire, mais pas davantage. Certes, les tendances globales sont comme diffractées par la réalité locale qu’ils irriguent et ne conduisent pas inexorablement à l’uniformisation des pratiques et des paysages urbains. La globalisation « active » le local21 : elle est, simultanément, un facteur d’homogénéisation et de différenciation (territoriale, culturelle, etc.). Mais cette manière de se représenter les choses risque déjà de fausser notre perspective sur le local. Elle donne en effet l’impression que le « tout » (le global, l’espace de la représentation et de la planification) pèse sur la « partie » (le local, le localisable), et qu’en retour ce niveau inférieur résiste au pouvoir en opposant à sa vocation unifiante et homogénéisante une puissance de fragmentation et de dispersion indéfinie. C’est une impression du même ordre qui prévaut lorsqu’on oppose aux plans d’aménagement et aux politiques de la ville la micro-politique des interstices urbains et des espaces autogérés, comme si l’investissement collectif de l’espace à une échelle de proximité suffisait à garantir la « réappropriation » de la ville. Or, en suivant cette fois Henri Lefebvre, il y va en fait d’une différence de régime opératoire, plutôt que d’échelle : différence entre, d’une part, le déploiement des forces et l’affrontement des stratégies et, d’autre part, les enjeux et les ressources, pensés en termes d’usage, d’appropriation, de détournement. Cette différence vaut à tous les niveaux. « Il n’y a pas d’un côté l’espace global (conçu) et de l’autre l’espace fragmenté (vécu) comme il peut y avoir ici un verre intact et là un verre ou un miroir brisé. L’espace “est” à la fois total et cassé, global et fracturé. De même qu’il est à la fois conçu, perçu, vécu »22. Le brouillage de la distinction entre le centre et la périphérie (distinction naturellement associé à l’exercice du pouvoir et à l’organisation globale de l’espace), l’émergence de nouvelles formes de centralité dans la ville contemporaine, témoignent déjà de l’effectuation de plus en plus tangible de cet espace-temps brisé, éclaté ou cisaillé (plutôt que diffus ou dispersé), mais qui continue paradoxalement à se présenter d’une pièce, tout comme l’espace-temps plat mais « pseudo-euclidien » de la première relativité einsteinienne, dont il n’est évidemment pas fortuit qu’il soit fondé, lui aussi, sur un principe de localité interdisant l’action instantanée à distance (postulat d’invariance de la vitesse de la lumière)23.
Résumons : ce n’est pas en se représentant le local comme une poche de résistance logée au cœur du global qu’on parviendra à en décliner adéquatement les figures contemporaines. Ou pour parler comme de Certeau, la question est peut-être moins de jouer le local contre le global que de performer les lieux pour rendre visibles et intelligibles des pratiques de l’espace qui sont toujours des manières d’articuler l’un à l’autre, bien qu’elles refusent de concevoir la localisation comme l’inscription dans un espace englobant préalablement donné, qu’il soit géométrique, géographique ou symbolique24. C’est en ce sens que la marche, à travers ses opérations de coupe et de conjonction (ellipses, raccords perceptifs), peut fournir le modèle d’une approche locale du tissu conjonctif de la ville. Ici plus clairement qu’ailleurs, l’approche locale de l’espace est conquise contre le lieu, en ouvrant ce dernier à l’expérience du « non-lieu » ou du passage que suppose tout parcours inventif. Toute la difficulté est alors de se donner des protocoles à la mesure de cette exigence locale, afin d’éviter deux écueils : d’une part, ne pas laisser se reformer subrepticement une représentation globale de l’espace de l’expérience elle-même, principe d’une communication secrète des lieux sous la surface lisse du Spectacle urbain, et d’autre part, court-circuiter la tentation d’absolutiser le local en l’identifiant à des lieux d’un genre particulier, lieux sans qualité, désaffectés, disponibles par là même pour des usages inventifs, mais dont la fascination risque de neutraliser du même coup la puissance d’écart du « non-lieu » dans lequel de Certeau n’a pourtant jamais vu autre chose qu’une dimension de la performance ambulatoire des lieux, quels qu’ils soient25. Le problème, autrement dit, n’est pas d’investir les friches ou les terrains vagues26, mais de reconquérir un espace lisse aux dépens de l’espace fonctionnalisé de la ville, en y inventant de nouvelles circulations. Nous avons plus à apprendre des skateurs que des squatteurs. Et les réseaux trans-locaux qui court-circuitent l’ordre des centralités sont peut-être plus prometteurs que les agencements collectifs temporaires logés dans les interstices de la ville.

Quant au second point, celui de la prégnance d’une conception phénoménologique du lieu, insistant sur l’ancrage local de l’expérience urbaine dans l’espace vécu et l’échelle de proximité, il suffit de tirer les conséquences des remarques précédentes. Si le local est directement articulé au global à travers la chaîne des médiations qu’il condense, la multiplicité des flux qu’il accueille et redistribue, le site local lui-même apparaît comme une concrescence, un épaississement ou un nœud plutôt que comme un emplacement déterminé par la distribution globale des places et de leurs relations. Il est plat et feuilleté : il se définit à l’intersection, non seulement de plusieurs lignes de flux, mais de plusieurs réseaux qui organisent ces lignes sans nécessairement se recouper. Dès lors, la situation ouverte par l’ancrage perceptif, la répartition du proche et du lointain qu’elle commande, n’est jamais qu’une des cartes possibles.
Georges Perec suggère une telle conception non phénoménologique de la localité lorsqu’il s’applique à « épuiser », c’est-à-dire à mettre à plat, un célèbre lieu parisien27. Loin de prétendre dégager le « propre » du lieu, loin de chercher à le ressaisir dans son épaisseur historique comme un palimpseste de significations et de mémoires accumulées, il s’agit d’abord de « décrire le reste », c’est-à-dire tout ce qui, de la place Saint-Sulpice, échappe aux recensements officiels, aux clichés des photographes et des peintres de la vie moderne, aux innombrables récits autorisés, afin de mieux faire apparaître l’enchevêtrement de médiations et de transformations qui à chaque instant la font exister. L’écrivain s’invente pour cela des « traceurs ». Les protocoles combinés du relevé, du compte-rendu, de l’inventaire, la définition plus ou moins systématique de catégories pour la constitution de séries (trajectoires, objets, couleurs, positions des corps, formats, etc.), le travail d’exfoliation des différents réseaux qui maillent l’espace urbain (plan des autobus, système des rues et des adresses, distribution des symboles, des énoncés, des informations, etc.), tous ces procédés court-circuitent d’emblée la ville (le « contexte » urbain, l’atmosphère enveloppante de Paris) pour mieux en saisir localement la texture. Il n’y a plus d’« airs de Paris » : les caractères familiers du lieu, les signes trop immédiatement chargés de résonances culturelles ou affectives, sont ressaisis dans leur littéralité, comme des compressions, des effets de condensation ou d’épaississement dans un flux continu de marques et de traces (numéros, lettres, logos, slogans et énoncés divers), tandis que leurs conduits ou véhicules (autobus, camions, panneaux publicitaires, sachets plastiques, journaux, etc.) apparaissent comme autant de relais actifs. Nulle rencontre, nul événement. Rien n’arrive, sinon le passage lui-même, la circulation incessante et les menus incidents à quoi se réduit finalement la ville. Tout le contraire, en somme, d’une plongée dans les profondeurs de Paris ou dans ses interstices grouillants de signes, à la manière du flâneur baudelairien et de ses avatars surréalistes. Baignées dans un halo de mouvements fugitifs et atmosphériques, les traces se décollent comme des vignettes et viennent se déposer, bord à bord, sur une série de trames superposées, réseaux linéaires ou étoilés qui s’étendent virtuellement bien au-delà de la place Saint-Sulpice, sans engloutir pour autant le site local. Car le global, nous dit Bruno Latour, n’est pas au-dessus du local, mais à côté, ou dans ses franges. Dès qu’on se tourne vers lui, il cesse d’apparaître comme un cadre de référence ou un contexte englobant : il n’est pas plus vaste, pas plus grand, pas moins local donc que n’importe quelle localité. Il marque seulement une accélération et une densification des connexions, lesquelles ont finalement toujours lieu quelque part28.
Encore une fois, tout est local, parce que le global n’est pas fait d’autre chose que le local. Il est affaire de connexion, et la connexion peut toujours être opérée ou réopérée localement. C’est là d’ailleurs un des sens de l’approche « locale » en mathématiques, dont Deleuze avait bien perçu l’importance puisqu’il en faisait un des modèles de l’« espace lisse », qu’il définissait moins par ses caractères morphologiques (nécessairement globaux) que par une certaine manière d’y circuler ou d’en connecter les points, justement de proche en proche29. Mais, dès lors, les pratiques urbaines (ou les usages, si l’on préfère ce terme), justement parce qu’elles sont localisées, embrayent sur des fonctionnements et des dispositifs qui arrachent d’emblée le sujet urbain à la perspective anthropologique un peu naïve où la philosophie et les sciences humaines cherchent parfois à le ressaisir. Prendre la mesure de notre condition urbaine, c’est reconnaître qu’il n’y a pas d’échelle naturelle susceptible de définir l’espace local, pas de dimensionnement « organique » réglant l’insertion de nos actes dans le tissu urbain et ses multiples « plug-ins ». Nous ne cessons en pratique d’inventer des modes de circulation et de connexion qui requalifient les frontières de la ville en produisant un corps à sa dimension. Les lieux contemporains, les formes de localité propres à la nouvelle condition urbaine, sont des propriétés émergentes auxquelles il faut savoir se rendre attentif. Ils peuvent être aussi grands que la ville elle-même.

Faute de pouvoir engager ici un travail systématique, on commencera par rayonner en étoile dans toutes les directions à partir d’une intuition centrale, celle d’un espace-temps relativiste, plat mais cisaillé, dont le mouvement d’étalement-écartement de la nappe urbaine n’est qu’un symptôme parmi d’autres. Il va de soi que cet espace, dès lors qu’il organise une superposition de codes et de réseaux, peut toujours être qualifié d’espace « à n dimension ». Mais c’est en le projetant sur un plan qu’apparaît le plus clairement le passage d’une géométrie des pôles (où la localité se définit encore par la centralité relative d’une place ou d’un nœud dans le réseau) à une géométrie des lignes (où la localité se constitue, littéralement, dans le passage lui-même). Les analyses consacrées aux reconfigurations territoriales et aux mobilités urbaines révèlent ainsi les anamorphoses spatio-temporelles induites par la vitesse (Paris est désormais plus « proche » de Lille que de n’importe quelle localité située dans la troisième couronne de sa banlieue30), ou encore les « effets de tunnel » qui accompagnent l’usage des réseaux de transport et qui pourraient bien fournir une meilleure approximation du vide urbain que les fameux « non-lieux » (entre deux sorties du périphérique, entre deux stations d’une ligne de métro ou de RER, pas d’arrêt possible, ni de reconnexion : c’est le vide comme « temps mort » ou mouvement forcé). Conçue comme « système de transport », la ville devient un véritable espace cinétique, un espace de composition des vitesses où la circulation et les trajets précèdent le réseau ou le système des places31. La localité s’y constitue à travers des processus de percolation, de frottement, de désynchronisation, de superposition de métriques et d’échelles hétérogènes. L’espace-temps cisaillé n’est finalement qu’un modèle parmi d’autres, probablement encore trop pauvre, trop régulier, trop uniforme, et donc en ce sens encore trop global. Mais qu’importe, si c’est une carte à usage local. Libre à chacun de s’en fabriquer d’autres. Celle-ci a au moins l’avantage d’attirer l’attention sur quelques phénomènes saillants : lignes brisées, angles morts, dislocation des simultanéités et raccourcis spatio-temporels. Oui, artistes et penseurs de l’urbain, à Paris comme ailleurs, ont mieux à faire que de réclamer le retour des lieux, ou de s’épuiser à les débusquer dans les interstices de la ville. La fiole de Duchamp s’est brisée : il nous reste à définir les coordonnées d’une expérience locale mais éclatée de la localité.

Elie During

NOTES


1. Jean Attali, Le Plan et le détail, Nîmes, Jacqueline Chambon, 2001, chap. 1 ; David Mangin, La Ville franchisée, Paris, Éditions de la Villette, 2004.
2. Emmanuel Lévinas, « Heidegger, Gagarine et nous », in Difficile liberté, Paris, Albin Michel, 1976.
3. Jean-Luc Nancy, « Images de la ville », La Ville qui fait signes, A. Guiheux (dir.), Paris, Le Moniteur / Le Fresnoy, 2004, p. 138.
4. Ibid.
5. Voir Benoît Goetz, La Dislocation, Paris, Les Éditions de la Passion, 2001
6. Henri Lefebvre, La Production de l’espace, Paris, Anthropos, 2000, p. 105-106.
7. Stéphane Degoutin, Prisonniers volontaires du rêve américain, Paris, Éditions de la Villette, 2006, p. 301.
8. Ibid.
9. Sur ce point, voir la salutaire mise au point d’André Corboz, « “Non-City” Revisited », Le Territoire comme palimpseste et autres essais, Paris, les Éditions de l’Imprimeur, 2001.
10. Kevin Lynch, L’Image de la cité, Paris, Dunod, 1999.
11. Gabriele Basilico, Scattered city, Paris, Le Point du jour, 2006, p. 7.
12. Melvin Webber, L’Urbain sans lieu ni bornes, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 1996.
13. Alberto Magnaghi, Le Projet local, Bruxelles, Mardaga, 2004.
14. Stefano Boeri, « Eclectic Atlases », The Cybercities Reader, S. Graham (dir.), London, Routledge, 2004, p. 117-122.
15. Doreen Massey, A Global Sense of Place, Minneapolis, University of Minnesota Press, 1994.
16. Françoise Choay, « Patrimoine urbain et cyberspace », Pour une anthropologie de l’espace, Paris, Le Seuil, 2006, p. 221.
17. Bruno Latour et Émilie Hermant, Paris, ville invisible, Paris, Les Empêcheurs de penser en rond / La Découverte, 1998.
18. Ibid., p. 58-85 ; Bruno Latour, Changer de société – Refaire de la sociologie, Paris, La Découverte, 2006, p. 241-251.
19. Bruno Latour, Paris, ville invisible, op. cit., p. 72.
20. Bruno Latour, Changer de société…, op. cit., p. 319.
21. Voir François Ascher, Les Nouveaux principes d’urbanisme, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2001, p. 62.
22. H. Lefebvre, La Production de l’espace, op. cit., p. 411.
23. Sur l’espace-temps cisaillé, voir notre article pour la revue du Palais de Tokyo : « La relativité comme accélérateur de métaphysiques », PALAIS, n° 1, automne 2006, p. 40-48.
24. Michel de Certeau, L’Invention du quotidien, Paris, Gallimard, coll. « Folio », 1990, t. I, chap. 7-9.
25. Marc Augé, pour son compte, se garde bien de poétiser le non-lieu, qu’il caractérise d’abord comme un espace de transit. Ses exemples favoris lui sont fournis par l’espace commercial duty-free de l’aéroport et la voiture-bar du TGV (Non-lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Paris, Éditions du Seuil, 1992).
26. Voir K. Cupers et M. Miessen, Spaces of uncertainty, Wuppertal, Verlag Müller, 2002.
27. Georges Perec, Tentative d’épuisement d’un lieu parisien, Paris, Christian Bourgois, 2003.
28. Voir la théorie des « oligoptiques » (opposés aux panoptiques et aux panoramas) dans Bruno Latour, Paris, ville invisible, op.cit.
29. Gilles Deleuze et Félix Guattari, Mille plateaux, Paris, Éditions de Minuit, 1980, chap. 14.
30. Éric Le Breton, « Homo Mobilis », La Ville aux limites de la mobilité, M. Bonnet et P. Aubertel (dir.), Paris, PUF, 2006, p. 28.
31. Georges Amar, Mobilités urbaines, La Tour d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2004.
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