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L'écriture de la ville (5)

 
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Antoine Hatzenberger



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MessagePosté le: Mardi 03 Juillet 2007, 16:34    Sujet du message: L'écriture de la ville (5) Répondre en citant

L'Écriture de la ville (5)

Eruv / Erouv : air(e)s de Montréal



« For the ghosts of the ghetto, the M25 became an eruv, a mysterious borderline that captured their dreams ; a perimeter fence they would never be allowed to breach. »
« “Mobile invisibility” : Golems, Dybbuks and Unanchored Presences », in Rachel Lichtenstein et Iain Sinclair, Rodinsky’s Room (Londres, Granta Books, 1999)






Côte-des-Neiges sous la neige. Fin de saison. L’immense cimetière, où les sépultures se répartissent géographiquement selon les différentes communautés, est encore unifié sous un commun linceul. L’Oratoire Saint-Joseph est tout proche, surplombant tout ce côté de la montagne de Montréal de son large dôme vert-de-gris – rappelant, par sa position, le trop blanc temple du Sacré-Cœur, et donnant presque, c’est attendu et entendu, un bizarre petit air de Paris…
J.-F. V. a très généreusement proposé une visite guidée de son quartier, plus au Nord-Est de Montréal, entre Outremont et Laurier. Avant le départ, la discussion tourne autour d’une spécificité de cette partie de la ville qui a, raconte-t-il, considérablement défrayé la chronique il y a quelques années. Il s’agissait d’un conflit de voisinage que l’actualité, au Québec, a présenté comme un cas de figure emblématique de la question des relations inter-communautaires – et qu’on présenterait sans doute ailleurs comme une atteinte aux principes de la laïcité.
L’objet du débat était ténu : c’est un fil, un fil tendu au-dessus et autour de certaines rues, surimposant à leur plan géométriquement quadrillé un territoire d’un autre ordre. (À un moment donné, R. D., qui a rasé sa moustache, traverse rapidement le hall de l’hôtel dans lequel a lieu la conversation. On peut penser qu’il aurait sans doute eu bien des choses à dire sur un tel sujet. D’ailleurs, il les a déjà dites. Et, au fait, pourquoi a-t-il rasé sa moustache ?) Il s’agit, au moyen de ce fil, de délimiter une zone à l’intérieur de laquelle les religieux juifs orthodoxes peuvent aménager l’observance de certaines lois propres à leur culte. Mais, l’extension symbolique du domaine proprement domestique aux rues avoisinantes pose ainsi, évidemment, la question de la ville comme espace public.


Il suffit de circuler un peu à l’intérieur du grand erouv virtuel du WorldWideWeb pour trouver les pièces de cette affaire. On se réfèrera en particulier à un extrait du bulletin de nouvelles de Radio-Canada du 22 juin 2001, rendant compte de la décision de justice proclamant la légalité de l’erouv, et définissant par là-même les termes de la controverse.

« La communauté juive orthodoxe d'Outremont, en banlieue de Montréal, a remporté une importante victoire : les juifs pourront, en toute légalité, installer l'erouv pendant le sabbat. La Cour supérieure leur a reconnu ce droit au nom de la liberté de religion.
Les juifs hassidiques utilisent l'erouv, un fil à peu près invisible installé à environ cinq mètres du sol, pour relier entre eux des bâtiments et délimiter un territoire qui agrandit, pour ainsi dire, leur résidence. Cette extension de leur domaine privé leur permet de vaquer à des occupations normales le jour du sabbat, comme par exemple emmener un enfant à la synagogue dans une poussette.
La difficulté venait de ce que la Ville d'Outremont faisait enlever systématiquement les fils installés par les juifs, dès que des citoyens portaient plainte à ce sujet. Par sa décision, le tribunal reconnaît aux juifs le droit de procéder à l'installation de l'erouv et oblige la Ville à réglementer cette pratique.
Un porte-parole de la communauté hassidique, Jack Harstein, s'est réjoui de la décision. Selon lui, il est important de considérer que la pratique de l'erouv n'empiète en aucune façon sur les droits des autres résidents d'Outremont, que le fil invisible ne dérange personne et que cela facilite l'existence des hassidiques.
Des citoyens ont critiqué la décision en déclarant que la pratique de l'erouv relevait d'une forme d'intégrisme religieux, qu'il s'agissait d'une intrusion de la religion dans le domaine civil, et que cela allait perpétuer, sinon accentuer la ghettoïsation de la communauté juive d'Outremont. »



On pourra également se référer, à cette même adresse (http://www.bibl.ulaval.ca/info/ajour/ajour165.html), à la décision de 2001, Rosenberg et al. contre la Ville d’Outremont, et aux extraits suivants du jugement (en anglais, puisqu’il s’agit de la Cour fédérale) :

« In this case, the City of Outremont is not being asked to expend public funds, to advance the precepts of Orthodox Judaism, or to associate itself or its citizens in any way with the erection of eruvin. It is being asked to tolerate the barely visible wires or lines traversing City streets, and not to take them down when they are erected. In doing so, it is not being asked to associate itself with the Orthodox Jewish faith any more or less than it is associates itself with Christianity when it allows Christmas decorations to be displayed on City property, including City Hall, or when it tolerates the ringing of church bells on Sunday morning to summon Christians to worship.
[...]
That being said, the concept of accommodation to the exercise of guaranteed freedoms, including freedom of religion, is very much a part of the constitutional fabric in this country, as Prof. Woehrling points out in his learned study of the subject – L'accommodation raisonnable et l'adaptation de la société à la diversité religieuse. When instruments of the State are called upon to implement a measure of accommodation of a religious practice, there is at a minimum the potential for conflict between the duty to accommodate and the obligation of neutrality. Prof. Woehrling cites American authors who describe this phenomenon as one of "natural antagonism". Indeed, the natural antagonism to which he refers is very much in evidence in this case.
[...]
The City can quite properly regulate the erection of eruvin in a manner that facilitates the exercise of the right while all the while prescribing the means by which the right is exercised. This would undoubtedly include matters such as the height of the structures and the number of eruvin that might be erected on each street within the affected area. It remains an option for the City to exercise such regulatory control. »



Mentionnons le résumé d’un article consacré à cette question de délimitation tant symbolique que matérielle de l’espace public, à partir des débats suscités ailleurs par l’erouv : Sophie Watson, « Symbolic spaces of difference: contesting the Eruv in Barnet, London and Tenafly, New Jersey », Society and Space, 23 (4), 2005 (http://oro.open.ac.uk/4609/).


On voit par là que l’enjeu est à la fois plus profond et plus superficiel que celui d’une banale question de voisinage. Il ne s’agit pas d’une branche qui vous masque la vue de votre salon, du bruit d’une machine de climatisation qui vous empêche de dormir, ou d’une quelconque autre turpitude urbaine, trop urbaine. (Dans cette catégorie d’embarras urbains, J.-F. V., dans son rôle d’intercesseur culturel, faisait aussi état de la demande qui avait été faite par une école religieuse au centre de gym YMCA de ce même quartier d’installer un rideau pour masquer aux écoliers très pieux, non pas la vue de danseurs extravagants de l’hymne disco du même nom, mais le spectacle de femmes pratiquant l’aérobic et le vélo immobile.) Il s’agit de la question de l’espace public, qui se pose dans la ville de plusieurs façons : juridiquement et géographiquement. L’empiètement supposé des espaces se joue sur ces deux plans. Ce fil qui relie les uns (un lien proprement religieux, qui dessine un espace sacré), change-t-il en quoi que ce soit la nature de l’espace plus largement partagé ? C’est un superbe cas d’école (bien plus stimulant que la question française du voile et la casuistique afférente de l’ostentation des signes).
La notion canadienne d’« accomodation raisonnable » offre en cela une solution tout à fait exemplaire aux problèmes posés par la contiguïté intrinsèque des aires de la ville. Et sur ce point, il faut constater que les aires sont aussi des strates. Rendant particulièrement évident le processus de transformation de l’histoire en géographie, la ville est à la fois un lieu et un palimpseste.
Illustration de ce phénomène historique et géographique de juxtaposition des aires et de superposition des strates : un circuit de découverte urbaine mettant en évidence la diversité religieuse montréalaise (http://bv.cdeacf.ca/documents/HTML/2005_04_0518.htm).

Au regard des questions soulevées par l’erouv, tout psychogéographe de base, ayant poussé jusqu’au point de vue panoramique du Parc du Mont-Royal, pourrait se demander comment interpréter la situation et la signification, de ce point de vue, de l’un des plus haut gratte-ciel de Montréal, immense tour cruciforme ? Que penser, en effet, de ce crucifix à la fois gigantesque (centaines de mètres) et subtile (on n’en peut voir du sol que trois branches) ? La haute tour de la Place Ville Marie (œuvre de Pei pour la Banque Royale de Montréal) ne jette-elle pas sur la ville l’ombre symbolique des origines catholiques de la ville ?

Deux modèles de découpage de l’espace urbain semblent devoir être distingués.
Le premier, le modèle du clocher, auquel correspond le gratte-ciel cruciforme, modèle qui, depuis le temps des cathédrales, place l’agglomération urbaine sous le signe de la croix – comme sous une sorte de cône de protection de paratonnerre. On peut ainsi établir une analogie entre, d’une part, la cathédrale gothique, dont Georges Duby écrit qu’elle célèbre « la fortune de toute l’agglomération urbaine, de ce rassemblement confus de boutiques et d’ateliers qui tous ont coopéré à son érection, qu’elle domine et qu’elle exalte » (Le Temps des cathédrales : L’art et la société, 980-1420), et, d’autre part, les buildings de New York tels que Sartre les voyaient : « des ex-voto à la réussite, d’immenses entreprises publicitaires construites par des particuliers ou par des collectivités, en grande partie pour manifester leur triomphe financier » (« Individualisme et conformisme aux Etats-Unis », Situations, III). (Sur ces analyses de la verticalité, je renvoie à Esthétique de la cathédrale gothique, Paris, L’Harmattan, « L’art en bref », 1999).
Le second modèle serait alors celui de l’erouv, qui dessine une aire. Cette zone, délimitée par des frontières invisibles mais absolument continues (l’erouv ne peut être interrompu en aucun point de son tracé), est à la fois extensible et toujours fermée. Elle a des bords. L’erouv, qui enserre, s’oppose au premier modèle, qui irradie.
Se trouvent ainsi très schématiquement esquissées deux modalités de création de l’espace de la ville.


Une artiste a travaillé cette question de la frontière en composant un livre qui insère des témoignages d’habitants de Jérusalem sur des lieux publics qu’ils considèrent comme des lieux privés (lorsqu’un chapitre de leur histoire personnelle a pris place à un endroit précis de la ville – un banc, un bout de mur, un centre commercial – le marquant d’une trace intime et, pour celui qui l’a vécu, indélébile) dans une série de prises de vue du fil d’une centaine de kilomètres de l’erouv de Jérusalem.
Dans ce livre (L’Erouv de Jérusalem, Paris, Actes Sud, 1996), Sophie Calle donne une définition de l’erouv à partir d’informations puisées aux sources les plus autorisées (elle se réfère au commentaire de la Torah par Maïmonide, Mishneh Torah, aux livres « Les lois de l’erouv » et « Les lois du Shabbat ») :

« Selon la Loi juive, pendant le Shabbat, journée qui dure du vendredi au coucher du soleil au samedi après l’apparition des deux premières étoiles, le repos absolu est obligatoire pour les croyants qui délaissent les problèmes de la semaine afin de se consacrer à l’Éternel. L’interdiction de travailler inclut celle de porter un quelconque objet (des clés, un livre, un sac, un landau que l’on pousse…) hors de chez soi. Toutefois, si l’on se réfère à la Torah, un village, une ville, entourés d’un mur d’enceinte avec des portes, sont considérés comme des domaines privés, et dans ces villages, ces villes, chacun peut transporter des objets de chez soi à la rue, de la rue à chez soi… Somme toute, la ville devient le domicile. Mais à notre époque, peu de cités modernes sont entourées de remparts et par conséquent chacun devrait contenir ses activités dans sa maison s’il n’était aujourd’hui accepté que, telles des dérogations à la Loi, des erouvim soient construits. Ils consistent en fils (ou cordes) formant un mur imaginaire. Dans la plupart des cas, ces “frontières” sont créées en érigeant des poteaux et en les connectant ensemble par l’intermédiaire de filins en acier galvanisé. Alors, le périmètre entouré par l’erouv devient un espace privé et il est permis d’y transporter des objets durant le Shabbat.
Selon la Torah, dans toute ville entourée d’un erouv, le domaine public peut être considéré comme un territoire privé. »


Sophie Calle note que l’erouv qui ceint la ville moderne de Jérusalem (la vieille ville étant ceinte par sa muraille), « s’allonge chaque fois qu’un nouveau quartier se constitue à la périphérie de la ville. L’erouv est ainsi une frontière mobile qui marque l’expansion de la ville. »
Elle ajoute aussi ceci : « l’erouv n’a de sens que pour les religieux, il est invisible aux autres ».
C’est justement cette invisibilité relative qui était en question de la controverse d’Outremont.
La traduction de l’erouv résume bien la problématique. Ce que le droit rabbinique (halakha) appelle erouv reshuyot, ou « mélange des domaines », nous offre donc une façon allégorique de penser le rapport entre le dedans et le dehors, rapport que le droit interprète comme rapport privé/public, et qui se traduit simplement comme un fait urbain dans le rapport entre « la maison » et « la rue ».

L’erouv pose donc cette question symbolique et juridique du « mélange des domaines », mais aussi la question plus concrète du tracé de lignes et de l’inscription de lieux dans la ville.



(« Modern Orthodox » (2006) : http://www.dziga.com/laser/modern-orthodox/)

Sur ce point, les installations de l’artiste américain Elliot Malkin (www.dziga.com), sont tout à fait éclairantes. Se référant aux textes sur l’erouv, il se demande si toute l’île de Manhattan est un erouv, ou seulement l’East Side. Ses œuvres sont présentées sur la toile :
- « eRuv: A Street History in Semacode » (2005) (http://www.dziga.com/eruv/index.php)
- « Modern Orthodox » (2006) : video et explications de l’installation sur http://www.dziga.com/laser/modern-orthodox/. Détails de l’installation sur http://www.dziga.com/laser/.
Cet erouv laser et caméras numériques peut être mis relation de manière paradoxale avec une autre œuvre, « Crucifix Next Generation » (http://www.dziga.com/crucifix/), dont les fréquences entrent en concurrence, posant la question de la superposition des espaces.


D’accord, dira-t-on peut-être, mais quel rapport tout cela a-t-il avec le grand écrivant de Londres ?
Eh bien, c’est justement cette image de l’erouv qui est utilisée par Iain Sinclair, dont il avait été question jusqu’ici, pour essayer, sinon de définir ou de décrire, du moins de circonscrire ou de repérer dans la géographie londonienne le type de lieu et l’espèce d’espace qui constitue l’objet et le terrain du psychogéographe.
Plus précisément, Iain Sinclair utilise l’image de l’erouv dans le magnifique livre qu’il signe avec Rachel Lichtenstein, Rodinsky’s Room, pour définir le territoire parcouru en une vie par le dernier occupant d’une chambre au-dessus d’une synagogue de Whitechapel :

« For the ghosts of the ghetto, the M25 became an eruv, a mysterious borderline that captured their dreams ; a perimeter fence they would never be allowed to breach. »

La comparaison avec un erouv de la route M25, route périphérique à plusieurs voies et au tracé circulaire (http://www.airsdeparis.centrepompidou.fr/viewtopic.php?t=120), permet de décrire la topographie du personnage qui hante le quartier de Princelet Street comme un souvenir spectral. La vie de celui qui avait surligné certaines rues de son plan London A to Z, se lit comme un plan. Son curriculum vitae se résume à la fin à l’espace parcouru dans le périmètre de la ville.

L’erouv offre dont à Sinclair un modèle d’interprétation d’un espace urbain qui est constitué par des parcours, des lignes de force et des limites indiscernables.

Dès Lud Heat, A Book of Dead Hamlets [1975], Iain Sinclair cherche à circonscrire des territoires symboliques dans la ville. En l’occurrence, il s’agissait de se rendre sensible aux « lines of influence » et aux « invisible rods of force active in this city » en relation avec le réseau constitué par les différentes églises construites au 18e siècle par l’architecte Hawksmoor (l’influence de cet architecte sur Londres a également retenu l’attention de Peter Ackroyd).

« The old maps present a skyline dominated by church towers ; those horizons were differently punctured, so that the subservience of the grounded eye, and the division of the city by the parish, was not disguised. Moving now on an eastern arc the churches of Nicholas Hawksmoor soon invade the consciousness, the charting instinct. »

Il y a là, dans cette attention aux effets de zonage, quelque chose comme un procédé de méthode, en tout cas une approche récurrente dans les écrits de Iain Sinclair. Rien que les titres de ses œuvres le laissent entendre : mentionnons Lights Out for the Territory et Edge of the Orison. Dans ce livre sur John Clare, Sinclair s’est intéressé au réseau des lieux qui constitue non pas exactement la biographie du poète, mais le « champ de gravitation » de son existence.


Le détour par Montréal aura été indispensable pour rencontrer cette idée que l’erouv – le « mélange des domaines », la frontière mobile et invisible d’un territoire imaginaire – peut être pensé comme l’un des modèles permettant de trouver un sens au dessin évanescent de la forme de ce que l’on appelle la ville ou la vie.


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