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Enquête urbaine

 
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laurent de sutter



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MessagePosté le: Dimanche 05 Août 2007, 10:16    Sujet du message: Enquête urbaine Répondre en citant

1. La réponse la plus méchante et la plus inutile à la question de savoir ce qui a dernièrement changé dans la ville serait sans doute : rien du tout. Aujourd’hui comme toujours, la ville reste pareille à elle-même, c’est-à-dire immobile et invivable. Peut-être faudrait-il toutefois nuancer. Par exemple, on pourrait dire que si rien n’a changé dans la ville, ce rien ferait pourtant toute la différence aux yeux de ceux qui acceptent d’y vivre. Ce n’est pas la ville qui a changé, c’est nous. Sommés de vivre dans des villes qui ont tellement peu changé que même les façades y sont nettoyées avant même d’être salies, nous éprouvons un sentiment d’étouffement grandissant : nous aimerions bien, nous, que quelque chose change dans la ville. Mais quoi ? Certainement pas l’échelle de la ville : une ville à « échelle humaine », quelle barbe. Certainement pas non plus sa densité: c’est un problème étranger à la ville (sinon Berlin n’en serait pas une). Et certainement pas davantage sa plasticité : les bouleversements urbanistiques sont sans conséquence sur l’équilibre général des villes (ils produisent juste des déplacements de flux ou de masses). Quoi alors ? Peut-être que ce dont nous aimerions voir le changement est beaucoup plus simple que tout cela. Ce qui nous gêne le plus dans la ville, ce qui nous empêche d’y respirer, c’est d’abord le fait que la ville soit tellement visible. Nous en avons assez de voir la ville ne cesser de se signaler à nos yeux. Par exemple, ces affichettes qui nous informent qu’ « ici, la Mairie de Paris améliore la voirie pour votre confort », ou bien qu’ « ici, la Mairie de Paris installe un couloir de bus pour fluidifier vos déplacements ». Pourquoi ici ? Pourquoi pas là-bas ? Et pourquoi nous ? Ce qui a changé, c’est en quelque sorte notre niveau de tolérance à l’implication que la ville réclame de nous. Nous en avons assez de jouer le jeu de la localisation. Dans son livre Paris, ville invisible, Bruno Latour expliquait que l’intensité de notre existence objective se mesurait au nombre d’attachements auxquels nous étions abonnés. C’est cela, jouer le jeu de la localisation : c’est trimballer avec soi des masses de totalisations locales toujours plus nombreuses sans s’interroger sur les raisons pour lesquelles nous acceptons de les trimballer. Aujourd’hui, ce qui a changé, c’est que nous en avons marre d’exister objectivement. C’est-à-dire que nous en avons marre d’être abonnés. Que les affichettes de signalisation cessent donc de nous le rappeler à tout bout de champ ! Qu’elles nous foutent la paix ! Que la ville devienne vraiment invisible ! Le droit canon permet un actus defectionis grâce auquel un chrétien a toujours la possibilité de se débaptiser – qu’en est-il de la ville ? Si elle doit changer un jour, ce ne sera pas avant qu’y habiter puisse consister à s’en soustraire.

2. Peut-être faudrait-il inventer une nouvelle forme de pneumatologie. Au départ, il s’agissait d’une science très abstraite : la science des mouvements du souffle divin. Qui sait ? Laïciser la pneumatologie permettrait de commencer à s’intéresser aux mouvements du souffle humain. Qu’est-ce que respirer ? Comment respire-t-on ? Où respire-t-on ? Qui respire ? Avec un peu de chance, nous pourrions même avoir des surprises. Par exemple, nous pourrions découvrir que le caractère respirable d’une ville ne dépend pas du tout de la « qualité de vie » qui y règne. Nous pourrions découvrir que la respirabilité est mouvante : elle dépend autant des lieux que des opérations réalisées sur ces lieux. Quelles sont les opérations de respirabilité ? C’est-à-dire : les opérations menées afin de ménager une zone de respiration ? Parce que rien n’est moins évident que cela : non seulement la respirabilité se construit plus qu’elle ne se mesure, mais en plus cette construction dépend de la conversion de la sensibilité générale à l’irrespirabilité en résistance spécifique à celle-ci. En ce sens, la pneumatologie permettrait aussi d’inaugurer une nouvelle politique de la ville. Si respirer c’est résister, alors les opérations d’aménagement de zones de respirabilité deviendraient des opérations de guérilla urbaine. Par exemple, il deviendrait possible de dire qu’on peut respirer dans le métro et étouffer dans les jardins publics. Pourquoi ? Parce que les jardins publics, le week-end, sont envahis de familles avec enfants, qui prétendent y pique-niquer. Qu’on les chasse ! Qu’on interdise les rassemblements de plus de deux personnes dans les jardins publics ! Bien sûr, c’est un très mauvais exemple. Disons juste qu’il serait possible de chasser les pique-niqueurs de jardins publics dans sa tête. C’est-à-dire de vouloir leur mort pour se sentir mieux : il faut parfois vouloir la mort des gens pour débloquer une respiration difficile. Mais il s’agit bien de politique : il faut faire des jardins publics des zones de guerre. Il s’agit aussi d’une opération subjective ? Bien sûr. La pneumatologie n’est pas une forme de sociologie, fût-elle activiste. Au contraire, ce serait plutôt une tentative de se désolidariser des explications que la sociologie (et la philosophie) prétendent fournir à propos des modes d’existence en milieu urbain. Car ces explications, elles aussi, rendent l’air de la ville irrespirable. La pneumatologie, par conséquent, serait une science du souffle qui ne pourrait à aucun moment se dissocier de ses usages : elle croîtrait avec l’invention de nouvelles opérations de résistance à l’irrespirabilité. Ce serait aussi une science pour laquelle le paradoxe, la contradiction et même la confusion ne seraient pas un problème : afin de parvenir à respirer, tous les moyens sont bons. Mais peut-être tout cela n’est-il au fond pas très sérieux.
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