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De l'utilité des forums ?

 
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Laurent Jeanpierre



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MessagePosté le: Dimanche 13 Août 2006, 10:01    Sujet du message: De l'utilité des forums ? Répondre en citant

De l’utilité des forums ?


Le démarrage d’un forum comme celui-ci ne va pas de soi. Le Centre Georges Pompidou a contacté, via ses commissaires d’exposition, quelques dizaines de personnalités issues de professions diverses pour les inviter à discuter pendant plusieurs mois autour des questions les plus actuelles ayant trait à la ville, à l’urbanisme, à l’architecture, en portant une attention particulière mais non exclusive au cas de Paris. Plusieurs obstacles semblent jusqu’à présent avoir empêché que débute véritablement une telle discussion. En quoi peuvent-ils nous renseigner sur les contraintes pesant aujourd’hui sur le développement d’un forum électronique ? Comment les analyser ? Il se trouve que de telles réflexions au sujet d’une institution relativement nouvelle de communication électronique et dite, à ce titre, virtuelle, ne sont peut-être pas totalement dénuées d’intérêt pour qui voudrait mieux se représenter la ville d’aujourd’hui, en particulier la place qu’y tient désormais la problématique de l’espace public.

Un premier tour d’horizon très partiel des participants contactés pour ce forum permet d’abord de repérer les freins en apparence les plus fréquents à l’envoi d’une première prise de parole. Certains proviennent de l’incertitude sur la compréhension préalable des objectifs d’une telle entreprise même si ces derniers sont précisément ce qui peut et doit – du moins dans l’esprit initial des forums électroniques – faire l’objet d’une discussion collective continue. Les thématiques d’un forum peuvent être fixées d’avance, ses règles également, les objectifs qu’il se donne n’en doivent pas moins être déterminés par ses protagonistes. Au-delà, par ailleurs, des multiples contingences que rencontre chacun et des contraintes d’emploi du temps et de calendrier, il entre aussi dans la réticence à parler le premier quelque chose d’une réaction de défense ou d’un sens de l’honneur conduisant à ne pas s’exposer, soit que les réactions ne puissent être anticipées, soit qu’il s’agisse de tenir le rang imaginaire de l’arbitre des élégances, de celui ou celle qui parle après les autres.
D’autres obstacles ne sont pas liés à ces incertitudes sur la nature des buts ou la qualité des acteurs du forum, mais tiennent aux habitudes préalables des participants, relevant en particulier de leur pratique d’écriture. Il n’est pas nécessaire d’être un spécialiste de linguistique pour s’apercevoir que le discours de la discussion électronique diffère à la fois de celui de la conversation orale et de l’écriture professionnelle ou privée. Il n’est pas non plus identique à celui de la correspondance électronique. Comme les blogs, les forums témoignent sans doute qu’une nouvelle forme d’adresse est en cours d’invention dans les media électroniques. Non seulement celle-ci est loin encore d’être stabilisée, mais elle requiert un apprentissage spécifique tout autant qu’un désapprentissage des manières d’écrire les plus intériorisées. Ainsi la « fracture numérique » n’est-elle probablement en rien réservée aux seules classes populaires. On peut faire l’hypothèse qu’elle touche au moins autant les hyper-lettrés, détenteurs d’un capital culturel indexé principalement à leur maîtrise de l’écrit. Pour d’autres, c’est le détachement de la discussion électronique vis-à-vis d’une activité pratique qui constitue l’obstacle principal à une prise de parole dans un forum. La « multitude » des communicants ou des « producteurs immatériels » n’est donc pas seulement non donnée, elle n’existe pas… Enfin, la diversité des conceptions implicites que chaque participant se fait du public affecte aussi la propension à participer à ce forum électronique, comme à d’autres. Pour des artistes, des architectes, des urbanistes ou pour des écrivains, des philosophes, des chercheurs en sciences humaines, la publication des productions – dans un colloque, un volume collectif, une revue – répond à des contraintes très variées et elle recouvre des définitions très circonscrites des destinataires légitimes. Or le forum mélange, plutôt qu’il ne les déplace, les représentations professionnelles que les créateurs ou les universitaires se font du public ou du privé.
Le dernier ensemble d’entraves au démarrage d’un tel forum pourrait bien venir du mode de constitution du collectif pressenti pour y participer. Chacun a sans doute fait l’expérience de ces rendez-vous manqués, à l’occasion d’un dîner ou de toute autre réunion, entre personnes apparemment disposées à posséder quelque affinité. Aucune thématique partagée ne suffit non plus à provoquer la discussion de quiconque, même de bonne volonté. Deux trames sociales et non électroniques y contreviennent absolument : celle, visible, des interconnaissances préalables qui peuvent être trop faibles ou, au contraire, trop fortes, de sorte, par exemple, que les personnes contactées par le Centre Georges Pompidou, n’ont pas la possibilité ou l’envie de se parler de villes dans une arène a fortiori nouvelle ; la trame invisible et intuitive des relations inconscientes que chacun entretient avec des positions coexistant avec les siennes dans un même champ d’activité. À cela s’ajoutent les barrières linguistiques et culturelles ordinaires entre individus venant de plusieurs disciplines ou de plusieurs pays. Avant même d’exister en tant que telle, la discussion d’un forum est donc comme hantée par un champ de mines enfouies dans l’histoire collective des protagonistes et de leurs multiples affiliations. L’espace d’un forum de discussion électronique n’est jamais lisse. Il est fermé à l’entrée par des frontières invisibles et traversé par des lignes de rupture Aucun de ses protagonistes potentiels ne peut jamais non plus y occuper de position neutre : il porte avec lui des principes de division et d’exclusion immédiatement projetés dans l’espace de la discussion.

Après tant de déterminisme (qu’on se gardera de confondre avec du pessimisme), risquons aussi une hypothèse plus légère, sans doute trop culturaliste, de cette apparente paralysie électronique à discuter ici. Et si la culture française, en particulier dans ses composantes littéraires et artistiques, entretenait un rapport nécessairement clivé vis-à-vis de la forme forum ? Paris ne doit-elle pas d’avoir été la capitale mondiale des arts et des lettres entre autres à ses cafés et, avant cela, à ses salons, à l’art de la conversation qui se serait développé en leur sein ? Ne s’en enorgueillit-elle pas maintenant, alors qu’elle est devenue une vaste réserve à patrimoine culturel, un des musées de plein air les plus fréquentés au monde ? Parce que les Lettres tiennent encore une place cardinale dans l’identification nationale, il se peut donc que le mythe de la discussion, de sa nécessité comme de ses vertus créatrice et politique, soit en France plus vivace qu’en de nombreux autres pays. Mais c’est pourtant une grande partie de cette même culture lettrée qui semble aujourd’hui résister par l’esquive ou la hauteur à la culture électronique en cours de développement. Ainsi, la France cultivée continue-t-elle à rêver d’un grand débat ininterrompu d’où jailliraient des avant-gardes et des révolutions, du nouveau, en même temps qu’elle se cabre devant la décomposition de l’orthographe, la vulgarité des discours électroniques, les misères de l’aliénation par la technique ou la fin des rencontres réelles ou spontanées.
Afin de mesurer combien cette espérance suscitée par la pratique des forums est illusoire, il suffit de rappeler que les Salons comme la sociabilité des cafés ont en réalité toujours été des collectifs divisés. Loin d’être les vecteurs souterrains de l’esprit des Lumières et de la Révolution, ils ont même contribué à maintenir la distinction aristocratique et la culture d’Ancien Régime bien au-delà de 1789, jusqu’à l’orée du vingtième siècle (Antoine Lilti, Le monde des salons, Sociabilité et mondanité à Paris au XVIIIème siècle, Paris, Fayard, 2005 ; Arno Mayer, La persistance de l’Ancien Régime, L’Europe de 1848 à la Grande Guerre, Paris, Flammarion, 1983 [1981]). Voilà qui invalide, sur le terrain historique, la thèse d’une origine d’abord intellectuelle ou culturelle de la Révolution française et la croyance qui a suivi, tout à fait spécifique à ce pays, en un progrès social qui pourrait venir des arts et de leur évolution. Voilà qui permet surtout de mettre en doute certains des appuis à partir desquels Habermas a construit son modèle de l’espace public et l’éthique de la discussion qui lui est attachée – philosophie plus ou moins fidèlement traduite qui imprègne aujourd’hui la plupart des invocations de l’espace public dans le discours politique comme dans le discours sur la ville, sur Internet, etc.
Pourtant, il faut convenir que le développement des forums électroniques et des « communautés virtuelles » n’est pas un pur produit idéologique. L’observation quasi-ethnographique de la création et de l’usage des forums dans certaines communautés savantes souligne quelques avantages de ces constructions qui justifient leur développement (Claude Rosental, La trame de l’évidence, Paris, PUF, 2003). Les forums permettent en effet de fédérer des ressources et de mettre en face à face des personnes qui, sinon, ne se parleraient peut-être pas. Ils élargissent l’accès à des débats techniques pour des individus disposant de moins de ressources qu’il n’en faut d’ordinaire afin de participer aux institutions d’une discipline ou d’un domaine spécifique d’activité. Ce sont donc potentiellement des instruments d’apprentissage. En outre, l’écriture nouvelle qui s’invente au fil des discussions de forum s’appuie sur les arguments d’autrui pour les conforter ou les réfuter, montre plusieurs pistes argumentatives ou démonstratives qui n’auraient pas leur place dans des formes de publications soumises à évaluation des pairs. Elle permet d’ajuster ses positions et de rendre socialement plus visible des oppositions. Le forum, le blackboard – le fil déroulant des messages (voir http://en.wikipedia.org/wiki/Blackboard_metaphor) – qui en constitue la technologie intellectuelle ou l’armature centrale, expose les cheminements et décompose les controverses. Il construirait ainsi des collectifs plus souples que ne le sont les revues, les colloques, les laboratoires ou les sociétés savantes, les cabinets professionnels et les groupes d’avant-gardes, mais sans éluder pour autant les conflits. Il accélère au contraire leur déroulement, affine leur cartographie et provoque leur relance. Moins ritualisée et fixée que la conversation de salon ou la prise de parole, plus ou moins ludique, des groupes littéraires réunis autrefois dans les cafés parisiens, moins rigide et contraignante que la démonstration scientifique, la discussion électronique de type savant promettrait non pas l’égalité des intervenants mais le dépliage des argumentations et comme un surcroît de raison.

Champ de mines ou accélérateur de particules ? Surface striée par les fractures du réel ou machine à inscrire des débats ? Lieu louche et incertain d’hybridation du privé et du public ou ligne de dépli et de monstration des mouvements de la pensée et de l’argumentation ? Ces oppositions pourront paraître profanes voire naïves aux spécialistes de plus en plus nombreux des media électroniques qui étudient la formation et les traits des communautés « médiatées » ou épistémiques. Mais ces images contradictoires de la forme forum ont l’avantage de nous éloigner des mythologies numériques ou communicationnelles – métaphores lisses d’un réseau lisse – qui dominent le débat sur l’espace public, sur Internet comme dans les villes. À quoi il faut ajouter : un blackboard (de forum électronique) ne fonctionne pas comme une place publique (de grande ville) ; il y a peut-être quelque espoir que les comportements y soient moins anomiques sans pour autant y être effervescents. Rendez-vous dans quelques mois pour l’auto-analyse de nos pratiques…
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Anne Cauquelin



Inscrit le: 18 Mai 2006
Messages: 2

MessagePosté le: Mardi 19 Septembre 2006, 14:14    Sujet du message: Répondre en citant

oui, tout à fait d'accord.
le ton et le temps, c'est ce qui manque le plus.
Entre le sérieux(?) - le pavé - et la légéreté(?) trouver ce qui ni ne pèse ni ne s'envole trop vite. On hésite, on ne sait pas, et puis: pourquoi?
le nouvel espace, qui n'est ni un mail, ni une lettre, ni non plus le blog, ni encore...
mais quoi exactement ?
c'est seulement quelques notes en l'air
ce qu'il faut retenir de l'air, c'est que c'est de l'air, tout simplement,
enfin, je suppose
a/c/
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