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prendre possession de la capitale à son insu
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Lundi 28 Août 2006, 23:03    Sujet du message: prendre possession de la capitale à son insu Répondre en citant

Peut-être qu’une autre façon de prendre possession d'un lieu à son insu, serait-ce une capitale comme Paris, serait de l’aborder en oubliant carrément la rigidité de son nom propre.
Stendhal, Le Rouge et le noir : « l’auteur a inventé une petite ville, Verrières, et, quand il a eu besoin d’un évèque, d’un jury, d’une cour d’assises, il a placé tout cela à Besançon, où il n’est jamais allé. »
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Elie During



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MessagePosté le: Mercredi 30 Août 2006, 14:27    Sujet du message: Découvrir Pareux Répondre en citant

Découvrir Pareux

Oui, il faudrait oublier que Paris est Paris (voir mon post sur "Paris, ville invisible" : http://www.airsdeparis.centrepompidou.fr/viewtopic.php?t=26), et pour commencer, oublier que Paris se nomme "Paris", faire que "Paris" ne soit plus un nom PROPRE, mais une appellation générique.

Ou encore, renommer Paris : pourquoi pas "Besançon" en effet, ou mieux, un nom imaginaire mais bien français ("Beury", "Pareux" ?).
Cette ville (disons "Pareux"), il faudrait ensuite s'employer à la décrire comme Italo Calvino décrivait ses "villes inivisibles" (Italo Calvino, Les villes invisibles, Seuil, 1974, republié dans la collection "Points") : comme une ville absolument étrangère, perturbant la familiarité tacite, la distribution habituelle de l'ordinaire et de l'imprévu présupposée par la plupart des récits de ville intimistes.

A ce sujet (puisqu'il est question de la phénoménologie de la ville), la fausse évidence du NOM est singulièrement absente de la caractérisation du "profil" de Paris dans les pages que Merleau-Ponty consacre à ce sujet :

« Paris n’est pas pour moi un objet à mille facettes, une somme de perceptions, ni d’ailleurs la loi de toutes ces perceptions. Comme un être manifeste la même essence affective dans les gestes de sa main, dans sa démarche et dans le son de sa voix, chaque perception expresse dans mon voyage à travers Paris — les cafés les visages des gens, les peupliers des quais, les tournants de la Seine, — est découpée dans l’être total de Paris, ne fait que confirmer un certain style ou un certain sens de Paris ; et quand j’y suis arrivé pour la première fois, les premières rues que j’ai vues à la sortie de la gare n’ont été, comme les premières paroles d’un inconnu, que les manifestations d’une essence encore ambiguë mais déjà incomparable. Nous ne percevons presque aucun objet, comme nous ne voyons pas les yeux d’un visage familier, mais son regard et son expression. Il y a là un sens latent, diffus, à travers le paysage ou la ville, que nous retrouvons dans une évidence spécifique sans avoir besoin de le définir. »
(Maurice MERLEAU-PONTY, Phénoménologie de la perception, Gallimard, « Tel », p.325-326)


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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Mercredi 30 Août 2006, 17:51    Sujet du message: Pourrir le nom propre... Répondre en citant

... et supposer au mot Paris des effets imprévus (de signature?)

Avant Lars von Trier (dans Dogville, etc.), c’est sans doute ce qu’a tenté Kafka en ratant la description de la statue de la liberté dans la première page de L’Amérique, ou bien Beckett dans Molloy, lorsqu’il nomme « Shit » ou « Hole » de quelconques bourgades.

Lyotard, Le Différend, p. 64 : "Exigence et illusion métaphysique : il faut que les noms soient propres, qu'un objet du monde réponde sans erreur possible à son appel (appellation) dans le langage. Sinon, dit le dogmatisme, comment une connaissance serait-elle possible?"
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Elie During



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MessagePosté le: Dimanche 12 Novembre 2006, 21:28    Sujet du message: D'où chose remarquable, rien ne s'ensuit Répondre en citant

Pour prolonger les échanges autour du propre de la ville et du rôle qu'y joue la nomination.

Dans l'ouverture de L'Homme sans qualités (1931), Robert Musil se livre pour commencer à une mise à plat de la ville qui nous plonge directement dans l'épaisseur du plasma urbain. La description des flux matériels et sonores s'accompagne d'une sorte d'exercice d'abstraction : on nous demande d'oublier le nom (Vienne).

Il n'y a pas de panorama possible, la ville est "plate" (voir Latour sur Paris : http://www.airsdeparis.centrepompidou.fr/viewtopic.php?t=26) :

"Du fond des étroites rues, les autos filaient dans la clarté des places sans profondeur. La masse sombre des piétons se divisait en cordons nébuleux."

Restent des "profils", livrés au regard du passant familier (voir Merleau-Ponty sur Paris : "un sens latent, diffus, à travers le paysage ou la ville"). Mais cette appréhension immédiate de la singularité urbaine rompt avec toute forme de pittoresque. Le propre n'est pas l'essence, qui se laisse enfermer dans une définition. Le propre n'a rien de typique. Il ne relève pas du caractère (que tel ou tel détail pourrait exprimer). C'est une question d'allure :

"A ce seul bruit, sans qu'on en pût définir pourtant la singularité, un voyageur eût reconnu les yeux fermés qu'il se trouvait à Vienne, capitale de résidence de l'Empire.
On reconnaît les villes à leur démarche, comme les humains. Ce même voyageur, en rouvrant les yeux, eût été confirmé dans son impression par la nature du mouvement des rues, bien avant d'en être assuré par quelque détail caractéristique. Et s'imaginerait-il seulement qu'il le pût, quelle importance ?"

Oublier le nom, pour mieux retenir le propre :

"C'est depuis les temps des nomades, où il fallait garder en mémoire les lieux de pâture, que l'on surestime ainsi la question de l'endroit où l'on est. Il serait important de démêler pourquoi, quand on parle d'un nez rouge, on se contente de l'affirmation fort imprécise qu'il est rouge, alors qu'il serait possible de le préciser au millième de millimètre près par le moyen des longueurs d'onde ; et pourquoi, au contraire, à propos de cette entité autrement complexe qu'est la ville où l'on séjourne, on veut toujours savoir exactement de quelle ville particulière il s'agit. Ainsi est-on distrait des questions les plus importantes.
Il ne faut donc donner au nom de la ville aucune signification spéciale. Comme toutes les grandes villes, elle était faite d'irrégularité et de changement, de choses et d'affaires glissant l'une devant l'autre, refusant de marcher au pas, s'entrechoquant ; intervalles de silence, voies de passage et ample pulsation rythmique, éternelle dissonance, éternel déséquilibre des rythmes ; en gros, une sorte de liquide en ébulltion dans quelque récipient fait de la substance durable des maisons, des lois, des prescriptions et des traditions historiques."


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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Dimanche 19 Novembre 2006, 19:56    Sujet du message: Intra-muros Répondre en citant

Il y aurait donc du propre dans la ville, que ne verrouillerait pas le nom, qui ne serait pas une essence, mais plutôt, peut-on lire, « une question d’allure », un certain « profil ». Mais si Paris ne peut pas être un objet — une somme — de perceptions, mais se donne et se retrouve, de manière « incomparable » et « évidente » (pour reprendre les qualificatifs de Merleau-Ponty) dans chacune d’entre elles, se pose, par exemple, il me semble, la question de la frontière. Où s’arrête donc cette évidence ? Et même quand — c’est-à-dire à quelle époque — commence-t-elle ? Pourrait-on imaginer des situations où l’ostensive : « Ça, c’est Paris » fonctionnerait ailleurs que dans la capitale ? Et des situations inverses, où face à une photo prise intra-muros, un Parisien rompu à la dérive affirmerait spontanément : « Ça, ce n’est pas Paris ? »
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Dimanche 26 Novembre 2006, 18:50    Sujet du message: Lieu tu Répondre en citant

Je recommence… On sait que ce sont les caractéristiques essentielles du lieu anthropologique qui ont permis à Marc Augé de déterminer celles du non-lieu. Mon hypothèse serait donc la suivante : le non-lieu tel qu’Augé a pu le définir, en creux, sans propriété positive, dont on déduit d'un passé nul une temporalité sans avenir, n’est pas un espace invisible mais un espace innommable et inaudible. Lieu tu par excellence, il permettrait pourtant de pénétrer dans l’invisibilité de la ville en produisant des univers de phrases inédits, puisque non-dits. D’une part, parce que le non-lieu n’a a priori pas de « propre » (1). D’autre part, parce que les noms propres des lieux anthropologiques, quand ils prennent place dans les fragments de texte que les non-lieux produisent, ne réfèrent plus vraiment à ces lieux. Ainsi, lorsqu’on découvre le mot « Soissons » au volant de sa voiture et sur une autoroute, lorsqu’on cherche la destination de ses prochaines vacances sur un dépliant d’agence ou face à l’écran de son ordinateur, on rêvasse sans doute d’un ailleurs, mais c’est au beau milieu de nulle part. Le non-lieu ne se contente pas de dissoudre les caractéristiques du lieu anthropologique. En rendant superflue l’expérience de ce lieu par la force d’une simple évocation qui se suffit à elle-même, le commun du non-lieu corrode également la définition du nom propre.

Le premier intérêt du non-lieu serait donc le suivant : sans faire table rase du passé (vu qu’il n’en a pas), il suspend pour un temps, et à sa façon, la perception de la ville comme totalité déjà là et tout entière donnée : le non-lieu, écrit Marc Augé, « existe et il n’abrite aucune société organique »(2). Pour autant, doit-on en conclure, comme lui, que « le non-lieu est le contraire d’une utopie »(3)? Ce refus d’accorder au zéro du non-lieu la moindre propriété positive est d’autant plus étrange que dans la première partie de son livre, Augé reproche lui-même à Marcel Mauss d’avoir fondé sa pratique ethnologique sur l’idée et la « tentation de la totalité » : « nous avons appris à douter des identités absolues, simples et substantielles, tant au plan collectif qu’au plan individuel. Les cultures "travaillent" comme le bois vert et ne constituent jamais des totalités achevées »(4). D’où le second intérêt du non-lieu : les difficultés qu’on peut éprouver à le délimiter, à valider sa réalité, pourrait laisser entendre que les frontières traditionnelles des lieux anthropologiques contemporains sont désormais tout aussi difficiles à circonscrire. Du non-lieu, Marc Augé a laissé entendre qu’« il n’existe jamais sous une forme pure », et qu’il est, comme le lieu, « plutôt une polarité fuyante ». J’aurais envie de dire que les effets de cette souplesse et de cette porosité du non-lieu méritent d'être davantage développées.

1/ Une ville qu’on ne peut plus voir de face mais seulement de profil, une ville dont le maillage se reconstituerait à partir d’une multiplicités de médiations, de totalisations partielles et d’expériences locales, une ville dont on pourrait à terme plus ou moins lointain inférer quelque chose comme une allure, cette ville invisible est-elle encore un lieu audible ?

2/ Ensuite, lorsque Musil suggère de ne « donner au nom de la ville aucune signification particulière », puis déclare que Vienne est « comme toutes les villes », est-ce à dire qu’il y aurait un propre anthropologique de la ville, dont les faubourgs, la campagne, tout le reste, constitueraient le non-lieu (non-lieu d’où une caricature de provincial — déficitaire en histoire, en crise d’identité, et pauvre en relations (réseaux ?) — rêvasserait de la Capitale, comme l’automobiliste, par sa fenêtre, de Soissons) ?



(1) « L’espace du non-lieu ne crée ni identité singulière, ni relation, mais solitude et similitude ». Non-lieux, Paris, Seuil, 1992, p.130.
(2) Op. cit., p.140
(3) Ibid.
(4) Ibid., p. 33.
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Elie During



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MessagePosté le: Mercredi 14 Février 2007, 13:20    Sujet du message: Re: Lieu tu Répondre en citant

Je reprends le fil du non-lieu avec un peu de retard.

Quelques remarques d'abord, sur lesquelles on n'aura pas de mal à s'entendre :

1) Le non-lieu, tel qu'Augé le caractérise, n'a rien d'un lieu désaffecté, d'un terrain vague, indéterminé : ses exemples privilégiés, il ne les cherche pas dans les friches industrielles ou les béances du tissu urbain (trous, interstices), mais dans les wagon-bars des TGV ou les espaces "duty-free" des aéroports internationaux. Il y a, sur ce point, un contre-sens constant dans les usages qui sont fait de cette idée de non-lieu dans l'art contemporain. Si le non-lieu est sans identité, et même d'une certaine manière sans "propre" (au sens que Merleau-Ponty donne à ce terme dans la citation mentionnée plus haut, il y a quelques mois), ce n'est pas parce qu'il est délaissé, dé-fonctionnalisé, etc., mais parce qu'il fonctionne comme un espace de transit, un espace à partir duquel se redistribuent d'autres lieux (quitte à les vider, du même coup, de leur sens, en en organisant l'équivalence générale : expérience de la lecture en plein vol du magazine "Air France"). Le non-lieu est un sas, un espace de transit. C'est en ce sens qu'il offre la possibilité d'une expérience particulière de la pluralité des lieux, à travers l'expérience étrange d'une sorte de décollement ou d'absence du lieu à lui-même.

2) Le non-lieu est, ensuite, un lieu de solitude, bien qu'il puisse s'agir d'une solitude très peuplée. Plus exactement, Augé veut ressaisir une expérience singulière, propre à la condition "surmoderne" de l'individu contemporain et au genre d'errance qu'il rend possible : expérience de la mise à distance du monde dans l'assomption de la "position du spectateur", qui devient en fait l'essentiel du spectacle. C'est le monde réduit à une série de vignettes dans un guide touristique ou sur des panneaux d'autoroute, ou mieux encore (car l'essentiel est ici l'expérience subjective qui s'organise à travers ces représentations), le monde comme paysage défilant derrière une vitre de TGV (on trouve la description d'une expérience identique, mais interprétée différemment, chez de Certeau dans L'Invention du quotidien). "L'espace du voyageur serait ainsi l'archétype du non-lieu" (Non-lieux, p. 110).

Ceci étant posé, je ne vois pas pourquoi le non-lieu, sans identité ni propre, devrait être pour cela invisible ou inaudible. Augé parvient très bien à les décrire, et même à en détailler les effets subjectifs. Les zones de transit sont souvent des espaces clos, délimités. Il ne va pas les chercher dans les franges de l'urbain ou du social, au point où les identités se défont ou se dissolvent. Il n'a pas besoin non plus de plonger dans les profondeurs de l'inconscient topographique. Les non-lieux n'ont rien d'imaginaire, ils ne sont pas des constructions mentales, mais des lieux bien réels, et même aussi striés, aussi surcodés qu'on voudra. C'est en ce sens, je crois, qu'Augé peut dire qu'ils sont tout le contraire de l'"utopie". (Il resterait à voir quelle relation ils entretiennent avec ce que Foucault appelait de son côté les hétérotopies : voir mon post à ce sujet…).

J'ai l'impression que l'interprétation du non-lieu en termes de "non-dit" fait la part trop belle aux signes et au langage. L'intérêt de l'approche anthropologique d'Augé est au contraire d'en faire l'économie et de s'en tenir à une définition en quelque sorte pragmatique du non-lieu. Ce qui compte, ce n'est pas la suspension ou l'interruption du sens, mais la possibilité d'un nouveau de régime de circulation dans l'espace symbolique : un rapport à la fois plus superficiel et plus réflexif à l'inscription topographique de la culture. La position du spectateur dans laquelle nous place le non-lieu nous incite à objectiver les symboles, à n'en conserver à la limite qu'un pur signe, un emblème dont la valeur finit par être aussi importante que la chose qu'il devrait désigner. Ce qui compte est d'avoir pris la photo de la muraille de Chine, plus encore que de l'avoir vue. Le signe devient un ersatz d'expérience. Tout cela est presque trivial. Mais Marc Augé montre qu'on peut préciser les choses en repartant de Chateaubriand et de toute une tradition du récit de voyage romantique. Enfin, l'essentiel est qu'il ne s'agit pas, à mon sens d'un invisible ou d'un inaudible, mais d'une sorte de dépression symbolique qui finit par écraser la chose (le voyage, l'expérience) sur les signes ou les traces matérielles qui en tiennent lieu. Le non-lieu est l'espace où cette dépression symbolique se convertit en jouissance : état d'apesanteur du voyageur déambulant dans les espaces génériques de l'aéroport, une fois enregistrés ses bagages ; disponibilité contrôlée, livrée à la prolifération des signes d'autres voyages possibles.

Marc Augé m'a avoué qu'à l'époque où il écrivait son livre sur les "non-lieux", il n'avait pas conscience que de Certeau avait fait usage de la même expression pour désigner quelque chose de bien différent. La différence principale, à mon sens, est que la dialectique lieu / non-lieu chez de Certeau fonctionne précisément sur un modèle linguistique : la performance (ambulatoire, par exemple) est une lecture, et donc une performance (sur le modèle de la performance linguistique). Il s'agit d'ouvrir le lieu, et ses codes, à ce qui le déborde ou à d'autres codes hétérogènes. "Non-lieu" désigne justement cette puissance d'ouverture qui travaille tout lieu et contribue à inquiéter la distribution globale des places. Alors on peut parler, pourquoi pas, de l'intervention d'un illsisible (ou d'un inaudible) qui vient troubler l'ordre des lisibilités contrôlées, planifiées. (De Certeau est un des premiers à avoir donné une exégèse du "graph", à partir de son expérience du métro new yorkais). Mais je ne crois pas que ce soit le problème d'Augé. Et de manière générale, je ne crois pas que son travail soit de nature à éclairer ce qui se joue - s'il se joue quelque chose - dans les diverses tentatives contemporaines de réappropriation de la ville à travers l'investissement de ses intervalles ou de ses interstices : un espace auto-géré conquis sur un territoire délaissé (friche, squat), n'a en soi rien d'un "non-lieu". Quant à savoir où l'urbain commence, où il finit dans l'immense nappe périurbaine où s'indistinguent la campagne et la ville, je ne suis pas sûr, là encore, que le non-lieu nous instruise beaucoup. A moins qu'on cherche simplement à désigner le problème par un mot — l'expression "non-lieu" en vaut une autre.

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Nicolas Bouyssi a écrit:
Je recommence… On sait que ce sont les caractéristiques essentielles du lieu anthropologique qui ont permis à Marc Augé de déterminer celles du non-lieu. Mon hypothèse serait donc la suivante : le non-lieu tel qu’Augé a pu le définir, en creux, sans propriété positive, dont on déduit d'un passé nul une temporalité sans avenir, n’est pas un espace invisible mais un espace innommable et inaudible. Lieu tu par excellence, il permettrait pourtant de pénétrer dans l’invisibilité de la ville en produisant des univers de phrases inédits, puisque non-dits. D’une part, parce que le non-lieu n’a a priori pas de « propre » (1). D’autre part, parce que les noms propres des lieux anthropologiques, quand ils prennent place dans les fragments de texte que les non-lieux produisent, ne réfèrent plus vraiment à ces lieux. Ainsi, lorsqu’on découvre le mot « Soissons » au volant de sa voiture et sur une autoroute, lorsqu’on cherche la destination de ses prochaines vacances sur un dépliant d’agence ou face à l’écran de son ordinateur, on rêvasse sans doute d’un ailleurs, mais c’est au beau milieu de nulle part. Le non-lieu ne se contente pas de dissoudre les caractéristiques du lieu anthropologique. En rendant superflue l’expérience de ce lieu par la force d’une simple évocation qui se suffit à elle-même, le commun du non-lieu corrode également la définition du nom propre.

Le premier intérêt du non-lieu serait donc le suivant : sans faire table rase du passé (vu qu’il n’en a pas), il suspend pour un temps, et à sa façon, la perception de la ville comme totalité déjà là et tout entière donnée : le non-lieu, écrit Marc Augé, « existe et il n’abrite aucune société organique »(2). Pour autant, doit-on en conclure, comme lui, que « le non-lieu est le contraire d’une utopie »(3)? Ce refus d’accorder au zéro du non-lieu la moindre propriété positive est d’autant plus étrange que dans la première partie de son livre, Augé reproche lui-même à Marcel Mauss d’avoir fondé sa pratique ethnologique sur l’idée et la « tentation de la totalité » : « nous avons appris à douter des identités absolues, simples et substantielles, tant au plan collectif qu’au plan individuel. Les cultures "travaillent" comme le bois vert et ne constituent jamais des totalités achevées »(4). D’où le second intérêt du non-lieu : les difficultés qu’on peut éprouver à le délimiter, à valider sa réalité, pourrait laisser entendre que les frontières traditionnelles des lieux anthropologiques contemporains sont désormais tout aussi difficiles à circonscrire. Du non-lieu, Marc Augé a laissé entendre qu’« il n’existe jamais sous une forme pure », et qu’il est, comme le lieu, « plutôt une polarité fuyante ». J’aurais envie de dire que les effets de cette souplesse et de cette porosité du non-lieu méritent d'être davantage développées.

1/ Une ville qu’on ne peut plus voir de face mais seulement de profil, une ville dont le maillage se reconstituerait à partir d’une multiplicités de médiations, de totalisations partielles et d’expériences locales, une ville dont on pourrait à terme plus ou moins lointain inférer quelque chose comme une allure, cette ville invisible est-elle encore un lieu audible ?

2/ Ensuite, lorsque Musil suggère de ne « donner au nom de la ville aucune signification particulière », puis déclare que Vienne est « comme toutes les villes », est-ce à dire qu’il y aurait un propre anthropologique de la ville, dont les faubourgs, la campagne, tout le reste, constitueraient le non-lieu (non-lieu d’où une caricature de provincial — déficitaire en histoire, en crise d’identité, et pauvre en relations (réseaux ?) — rêvasserait de la Capitale, comme l’automobiliste, par sa fenêtre, de Soissons) ?



(1) « L’espace du non-lieu ne crée ni identité singulière, ni relation, mais solitude et similitude ». Non-lieux, Paris, Seuil, 1992, p.130.
(2) Op. cit., p.140
(3) Ibid.
(4) Ibid., p. 33.


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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Mercredi 14 Février 2007, 15:47    Sujet du message: Syllepse Répondre en citant

On pourrait sans doute également s’entendre sur ce point : que l’expression de non-lieu renvoie, par son histoire et par l'étymologie, à celle d’utopie, et que l’effet de gauchissement de sens produit par mon interprétation provient aussi du gauchissement de sens qu’Augé a provoqué il y a quinze ans. Dans cette perspective, j’ai tendance à me demander, par exemple, si Rancière, dans la citation du Partage du sensible que j’ai postée, joue lui-même avec ce double sens constant de l’expression à notre époque (son aspect de syllepse, de mille-feuilles, voire de palimpseste), ou s’il fait mine d’oublier qu’Augé se l'est appropriée.

Pour ma part, je ne tenais pas à suivre avec orthodoxie le livre d’Augé, et il s’agissait plutôt, je le redis, de prendre le risque de déverrouiller les limites que sa définition a imposées. Bien sûr, je n’ignore pas — c’est du reste écrit en quatrième de couverture — qu’Augé considère que l’archétype du non-lieu est la zone de transit. Mais je n’ignore pas non plus que ce qu’il appelle non-lieu s’oppose au lieu anthropologique, et que cette opposition autorise (j’espère) à se demander s’il n’y a pas d’autres formes de non-lieux, moins commentées, à explorer dans le cadre de ce forum, que celles qu’il cite. D’ailleurs, il écrit lui-même, à propos de Roissy : « N’était-ce pas aujourd’hui dans les lieux surpeuplés où se croisaient en s’ignorant des milliers d’itinéraires individuels que subsistait quelque chose du charme incertain des terrains vagues, des friches et des chantiers, des quais de gare et des salles d’attente où les pas se perdent, de tous les lieux de hasard et de rencontre où l’on peut éprouver fugitivement la possibilité maintenue de l’aventure, le sentiment qu’il n’y a plus qu’à "voir venir" ? » Comme si, finalement, l’archétype de son propre archétype restait à chercher du côté d’un espace qui, aussi codé, strié et délimité qu’ils soit, ne fonctionne pas moins sous un régime de connexion différent du reste de la ville.

De là, et à l’opposé d’Augé, je me suis permis, en recourant à Barthes, de demander si l’intérêt de certains non-lieux ne provenait pas de leur capacité à décodifier, à déconnoter, à exempter le sens, et, je le répète, par leur béance et leur insignifiance, à susciter des univers de phrases pour l’heure inaudibles, puisque non-dits… Rien d’assertif, ni de définitif, en somme.
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Mercredi 14 Février 2007, 20:30    Sujet du message: Nom sale Répondre en citant

Et puis, pour en revenir à une partie plus ancienne de cette conversation (dont on ne sait pas encore - supposons - ce que seront les aboutissants), je me souviens de Stendhal, de Calvino, de Musil, et je me rappelle que la ville où a lieu La Nausée, sorte de non-lieu fantasmé, pour le coup, a comme nom propre BOUVILLE.
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Lundi 26 Mars 2007, 0:10    Sujet du message: L'avenir dure longtemps (2): Lacan : président Répondre en citant

J’ajoute à ce qui précède une suite de notes, non sans me douter qu’elle peut, au moins pour un temps, rendre la conversation plus confuse. Il s’agit de parler de l’emploi désespéré, et délibérément tragique, que fait Althusser de son nom propre d’une part, et du regret qui accompagne son projet autobiographique d'autre part*, à savoir que son crime** a seulement "produit" un non-lieu, qu’il envisage par le biais du non-dit.

1/ Le nom propre subi :

« Lorsque je vins au monde, on me baptisa du nom de Louis. Je ne le sais que trop. Louis : un prénom que très longtemps j’eus littéralement en horreur. Je le trouvais trop court, d’une seule voyelle, et la dernière, le i, finissait en un aigu qui me blessait (…). Sans doute il disait aussi un peu trop, à ma place : oui, et je me révoltais contre ce « oui » qui était le « oui » au désir de ma mère, pas au mien. Et surtout il disait : lui, ce pronom de la troisième personne, qui, sonnant comme l’appel d’un tiers anonyme, me dépouillait de toute personnalité propre, et faisait allusion à cet homme derrière mon dos : Lui, c’était Louis, mon oncle, que ma mère aimait, pas moi. »

L’Avenir dure longtemps, Stock/IMEC, 2007, p. 57.

2/ Le nom propre fantasmé :

« C’est peut-être un peu trop jouer avec les phonèmes du signifiant — mais le J de Jacques était un jet (celui de sperme), l’a profond (Jacques) le même que celui de Charles le prénom de mon père, le ques évidemment la queue, et le Jacques comme la Jacquerie, celui de la sourde révolte paysanne dont j’apprenais alors l’existence par mon grand-père. »

Ibid., p. 72

3/L’aspect judiciaire du non-lieu :

« Gravement atteint (confusion mentale, délire onirique), j’étais hors d’état de soutenir la comparution devant une instance publique ; le juge d’instruction qui me visita ne put tirer de moi une parole. De surcroît, placé d’office et mis sous tutelle par un décret du préfet de police, je ne disposais plus de la liberté ni de mes droits civiques. Privé de tout choix, j’étais en fait engagé dans une procédure officielle que je ne pouvais éluder, à laquelle je ne pouvais que me soumettre.

« Cette procédure possède ses avantages évidents : elle protège le prévenu jugé non responsable de ses actes. Mais elle dissimule aussi de retoutables inconvénients, qui sont moins connus.

« Certes, après l’expérience d’une aussi longue épreuve, comme je me surprends à comprendre mes amies ! Quand je parle d’épreuve, je parle non seulement de ce que j’ai vécu de mon internement, mais de ce que je vis depuis lors, et aussi, je le vois bien, de ce que je suis condamné à vivre jusqu’au terme de mes jours si je n’interviens pas personnellement et publiquement pour faire entendre mon propre témoignage. Tant de personnes dans les meilleurs ou les pires sentiments ont jusqu’ici pris le risque de parler ou de se taire à ma place. Le destin du non-lieu, c’est en effet la pierre tombale du silence.*** »


Ibid., pp. 36-37.









* Tout en ajoutant plus loin que l’autobiographie est une décadence sans précédent dans l’histoire de la littérature.
** 1980 - Février : conférence très autocritique à l'Ecole normale sur " le bricolage de Marx". 15 mars : intervention "au nom des analysants", lors de l'assemblée générale des lacaniens à l'hôtel PLM St-Jacques. Avril: est opéré d'une hernie hiatiale. Juin : hospitalisé près du parc Montsouris jusqu'en septembre. 15-20 octobre : passe une semaine dans le midi avec sa femme Hélène ; chantage réciproque au suicide et double suicide. 16 novembre : "J'ai étranglé Hélène!", s'accuse-t-il. Hospitalisation immédiate à Saint-Anne.
*** Pour aller dans le sens oedipien et pieds enflés d’Althusser (et comme me l’a soufflé une amie) : « Halte, tu serres. »
**** C’est moi qui souligne.
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Mardi 08 Mai 2007, 15:11    Sujet du message: Lacan : président (suite) Répondre en citant

En magyar, m'apprend Wikipédia, Sárközy veut dire « petit lieu marécageux ».
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Vendredi 18 Mai 2007, 10:39    Sujet du message: Etat des lieux Répondre en citant

Valérie Mrejen vient de republier chez Allia, dans une version plus ou moins disponible *, un texte nommé Liste rose, édité il y a dix ans par la galerie du jour agnès b. Il y est question (selon moi) du commun des noms propres et de la littérature amoureuse sans orthographe qui fleurit dans les chiottes urbaines ou pas, les chiottes urbaines ou pas étant ici considérées comme un nœud de contact et de connexion minimale – où, par le biais du mur (de l’interface) face auquel nous place la contrainte naturelle précaire du besoin naturel, on se met à lire, on commence parfois à écrire (par ennui, ou par principe de plaisir), et à inventer un mini réseau équivalent par la station à celui de l’homme immobile mais mobile devant l’écran de son ordinateur.

Autrement dit, si à l’origine de l’art il y a Lascaux, à l’origine du réseau il y a le graffiti dans les chiottes. C’est une hypothèse.

De là, une conclusion partielle s’impose (puisqu’il faut bien que ce forum avance) : ce qui définit le non-lieu, c’est effectivement la zone de transit, mais de transit intestinal. Ou plus sérieusement, ce qui définit le non-lieu, c’est l’absence de nom propre, ou la réduction du propre au commun. Ici, il ne me semble pas que je trahisse ou déforme Augé : ses exemples de non-lieux, qu’ils s’appellent Roissy ou Champion, ne sont pas locaux mais globaux puisqu’ils se nomment aéroports ou supermarchés, et qu’à ma connaissance les supermarchés et les aéroports ne sont pas propres à son air de Paris mais communs à son air de partout. Dès lors, le non-lieu par excellence, en tout cas son ancêtre, ne seraient-ce pas les chiottes ? (Cf. les latrines romaines.)

Exemple de la porosité entre le nom propre et le nom commun, et de l’intérêt de la remplacer, au moins le temps d’un post, par celle entre l’anonymat et la signature :

Valérie Mréjen** signe :

« FILLE Chantal
De Evelyne
MAUVAISE Madeleine
VIE André
TAILLE André
PIPE Karine
POUR Alice
CENT Lucienne
FRANCS Philippe (Des)
PREMIER Eric
PRIX Didier

UNE Lucienne
AFFAIRE Bernard


* Ne peut être vendu.
** La citation a été construite par Mréjen grâce à sa lecture d’annuaires. Elle est lisible parmi d’autres dans le livre que je mentionne.
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Samedi 02 Juin 2007, 22:54    Sujet du message: A la conquête des contre-espaces Répondre en citant

A charge d’y revenir — ou bien qu’un autre que moi le fasse —, je laisse tomber l’exemple des chiottes, ou plutôt je renvoie au texte d’Henry Miller, Lire aux toilettes, également publié par Allia, qui a l’intérêt de montrer en quoi ces dernières (les toilettes) sont un archétype de la zone de transit, et d’articuler cette réflexion à la question de la peur du vide ; et je m’arrête sur l'exemple des salles d’attente.

Zone de transit de base, la salle d’attente, avec ses revues feuilletées que personne ne lit et ses usagers auquel on dit bonjour par politesse, semble également un contre-espace, tel que Foucault le définit*, dans la mesure où elle est un site hétérogène où se superposent les espaces, mais également un lieu de déviance douce : soit que la salle d’attente permette un moment d’oisiveté légitimé par son cadre — soit qu’elle permette un départ et une arrivée (en ce qui concerne les gares et les aéroports) ; soit qu’elle débouche sur une transformation professionnelle capitale (dans la perspective d’un entretien d’embauche) ; soit que sa fréquentation précède, enfin, l’annonce d’un arrêt maladie (hétérotopies cliniques), ou d’une maladie grave (hétérotopie du cimetière).





*Sur l'hétérotopie, Elie During a écrit:
Citation:

Le concept, comme chacun sait, est de Foucault, qui y voyait en somme une variété de l'utopie (utopie réalisée, qui perd donc le sens littéral du hors-lieu). Il a connu une grande fortune dans les discours sur la ville et sur l'art. Beaucoup y ont vu la possibilité, inscrite dans le tissu même des villes, de réenchanter les lieux ou d'en réactiver le "coefficient d'art". Les "zones d'autonomie temporaire" (Hakim Bey) associent encore plus étroitement que ne faisait Foucault la constitution de ces lieux paradoxaux et la formation spontanée de nouvelles figures de la communauté (dans le squat, dans la fête ou la rave, etc.). Mais l'hétérotopie, au sens de Foucault, est d'abord un "contre-emplacement" qui, en vertu de la disposition particulière qu'il organise, superpose en un même lieu des espaces réputés incompatibles. Cette définition formelle (ou "nominale", comme disent les philosophes) est complétée par une caractérisation opératoire, qui insiste sur la triple fonction de ces "espaces autres" : suspendre, neutraliser ou inverser l'ensemble des rapports désignés/reflétés/réfléchis par eux.

Les exemples qui viennent à l'appui de cette définition structurale sont extrêmement divers : du lit des parents où les enfants jouent le "jeudi après-midi" à la colonie jésuite aux Amériques, en passant par le bordel et le bateau, mais aussi le train, le cinéma, le théâtre, etc. Comment faire un usage productif de ce concept pour éclairer les transformations de la ville contemporaine ? Je ne suis pas sûr d'avoir la réponse. C'est un appel d'offres.

En attendant, chacun pourra relire le texte de la conférence de 1967 (on peut le trouver sur internet dans une version pleine de coquilles :http://foucault.info/documents/heteroTopia/foucault.heteroTopia.fr.html).

On écoutera également la voix de Foucault présentant en 1966 une version quelque peu différente de son texte dans une émission de radio ("L'art de penser de Michel Foucault" : http://www.foucault.info/documents/heteroTopia/foucault.espacesAutres.fr.mp3).
[/url]
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Lundi 04 Juin 2007, 11:53    Sujet du message: "En" désigne le lieu Répondre en citant

Et puis, aussi, j’aimerais bien qu’on m’explique pourquoi, de plus en plus, l’expression « sur Paris » s’impose. Je ne fais pas partie des gens que ça choque, que ça blesse, voire que ça heurte ; je serais plutôt de ceux qui l’emploient au téléphone (cette expression) , tout en sachant que c’est, dit-on, vulgaire et plouc. Soit : au téléphone, je suis vulgaire ; au téléphone je suis un plouc. Mais pourquoi « sur » ? Et pourquoi Paris ? On ne dit pas « sur Bruxelles », on ne dit pas « sur Rome », on ne dit pas « sur la France ». Bref, on ne dit, crois-je, que « sur Paris ». Ou bien si l'on dit autre chose, il n'y a que « sur Paris » qui choque. Est-ce que, effectivement, Paris est une ville plate ? Ou bien une table ? Ou bien un nom commun ? Un nom commun, ce serait bien.

Dans Un roman russe, Emmanuel Carrère a écrit :

Citation:
« Elle fait partie, et ses amis comme elle, de la population qui prend chaque matin le métro pour aller au bureau, qui a une carte orange, des tickets-restaurant, qui envoie des cv et qui pose des congés. Je l’aime, mais je n’aime pas ses amis, je ne suis pas à l’aise dans son monde, qui est celui du salariat modeste, des gens qui disent "sur Paris" et qui partent à Marrakech avec le comité d’entreprise. »



Sur le site de la ville d'Avignon, quelqu’un a écrit :

Citation:
« La formule " en Avignon ", si elle permet d’éviter un hiatus quelque peu dissonant, est toutefois incorrecte lorsqu’elle s’applique à la ville contenue dans ses limites communales. Son emploi dans ce cas est souvent le fait de l’ignorance ou d’un certain pédantisme basé parfois sur des nostalgies d’Ancien Régime.

« Car historiquement, la formule a été employée durant des siècles de manière tout à fait justifiée. En effet la préposition " en " désigne le lieu, " dans ", comme être " en Afrique ". Or, il faut savoir que depuis le XIVe s. le territoire d’Avignon, couvrant plusieurs communes actuelles, constituait un état à part entière appartenant au Saint Siège et gouverné par un vice-légat jusqu’en 1791. On résidait donc " en Avignon ", comme on pouvait résider " en Languedoc " ou " en Provence " etc. Seule autre exception " en Arles ", puisque Arles fut royaume au IXe s. Mais on n’a jamais habité " en Angers " mais " à Angers " et " en Anjou ". L’usage a voulu que l’on tolère de nos jours encore les expressions " en Arles " ou " en Avignon " pour désigner la région autour de la ville, le " pays " formé par les environs, sans limites administratives bien établies.

« La formule appropriée est " à Avignon " lorsqu’on parle de la ville stricto sensu comme l’on fait pour " à Aix ", " à Albi " ou " à Amboise". »



A la page 1815 de mon dictionnaire Larousse, quelqu’un a écrit :

Citation:
"Sur [syr] prép. (d'apr. sus[, du lat. super, supra ; 960). Indique la position par rapport à ce qui est plus bas, par rapport à un objet considéré comme une surface, qu'il y ait contact ou non. Mettre sa tête sur un oreiller. Porter un fardeau sur son dos, sur ses épaules. Monter sur un bateau, sur une bicyclette. Un oiseau perché sur un arbre. S'appuyer sur un bâton. S'asseoir sur une chaise. Avoir de l'argent sur soi (= dans sa poche). La clef est sur la porte.
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Elie During



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MessagePosté le: Mardi 05 Juin 2007, 7:50    Sujet du message: Re: A la conquête des contre-espaces Répondre en citant

Au risque de perturber la séquentialité de ce "sujet", j'interjecte, simplement pour rappeler qu'Henry Miller avait une prédilection pour les toilettes "à la turque", bien qu'il appréciât beaucoup les vespasiennes (éradiquées à Paris à partir de 1960). Brassaï nous dit que Miller les aimait avant même de les avoir utilisées : "Comme ça doit être charmant d'uriner en pleine rue en regardant passer les jolies femmes !" (Brassaï, Les artistes de ma vie, cité par Roger-Henri Guerrand, Les lieux. Histoire des commodités, La Découverte, 1985, p. 186). Le livre de Guerrand est formidable. La variété des "lieux" qui ponctuent l'espace urbain semble infinie : colonnes-urinoirs surmontées de boules, urinoirs à deux stalles avec écran, ou circulaires à six stalles, vespasiennes à six loges, "chalets de nécessité"… Et parce qu'on n'y est jamais vraiment seul (même les monoplaces sont l'enjeu de trafics louches), tous ces édicules font "lien", comme il se doit, quoiqu'ils offensent le goût des dames (il faut reconnaître, au passage, le caractère parfaitement inégalitaire de cette distribution des commodités dans l'espace public : les aspects strictement hygiéniques sont un aspect secondaire de la politique des fluides). Il est dommage que l'histoire décrite par Guerrand s'arrête au milieu des années 1980, juste après l'installation des innommables sanisettes.

e d





Nicolas Bouyssi a écrit:
A charge d’y revenir — ou bien qu’un autre que moi le fasse —, je laisse tomber l’exemple des chiottes, ou plutôt je renvoie au texte d’Henry Miller, Lire aux toilettes, également publié par Allia, qui a l’intérêt de montrer en quoi ces dernières (les toilettes) sont un archétype de la zone de transit, et d’articuler cette réflexion à la question de la peur du vide ; et je m’arrête sur l'exemple des salles d’attente.

Zone de transit de base, la salle d’attente, avec ses revues feuilletées que personne ne lit et ses usagers auquel on dit bonjour par politesse, semble également un contre-espace, tel que Foucault le définit*, dans la mesure où elle est un site hétérogène où se superposent les espaces, mais également un lieu de déviance douce : soit que la salle d’attente permette un moment d’oisiveté légitimé par son cadre — soit qu’elle permette un départ et une arrivée (en ce qui concerne les gares et les aéroports) ; soit qu’elle débouche sur une transformation professionnelle capitale (dans la perspective d’un entretien d’embauche) ; soit que sa fréquentation précède, enfin, l’annonce d’un arrêt maladie (hétérotopies cliniques), ou d’une maladie grave (hétérotopie du cimetière).





*Sur l'hétérotopie, Elie During a écrit:
Citation:

Le concept, comme chacun sait, est de Foucault, qui y voyait en somme une variété de l'utopie (utopie réalisée, qui perd donc le sens littéral du hors-lieu). Il a connu une grande fortune dans les discours sur la ville et sur l'art. Beaucoup y ont vu la possibilité, inscrite dans le tissu même des villes, de réenchanter les lieux ou d'en réactiver le "coefficient d'art". Les "zones d'autonomie temporaire" (Hakim Bey) associent encore plus étroitement que ne faisait Foucault la constitution de ces lieux paradoxaux et la formation spontanée de nouvelles figures de la communauté (dans le squat, dans la fête ou la rave, etc.). Mais l'hétérotopie, au sens de Foucault, est d'abord un "contre-emplacement" qui, en vertu de la disposition particulière qu'il organise, superpose en un même lieu des espaces réputés incompatibles. Cette définition formelle (ou "nominale", comme disent les philosophes) est complétée par une caractérisation opératoire, qui insiste sur la triple fonction de ces "espaces autres" : suspendre, neutraliser ou inverser l'ensemble des rapports désignés/reflétés/réfléchis par eux.

Les exemples qui viennent à l'appui de cette définition structurale sont extrêmement divers : du lit des parents où les enfants jouent le "jeudi après-midi" à la colonie jésuite aux Amériques, en passant par le bordel et le bateau, mais aussi le train, le cinéma, le théâtre, etc. Comment faire un usage productif de ce concept pour éclairer les transformations de la ville contemporaine ? Je ne suis pas sûr d'avoir la réponse. C'est un appel d'offres.

En attendant, chacun pourra relire le texte de la conférence de 1967 (on peut le trouver sur internet dans une version pleine de coquilles :http://foucault.info/documents/heteroTopia/foucault.heteroTopia.fr.html).

On écoutera également la voix de Foucault présentant en 1966 une version quelque peu différente de son texte dans une émission de radio ("L'art de penser de Michel Foucault" : http://www.foucault.info/documents/heteroTopia/foucault.espacesAutres.fr.mp3).
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