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Quand y a-t-il architecture ? (2)

 
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Jean Louis Violeau



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MessagePosté le: Mercredi 13 Septembre 2006, 18:19    Sujet du message: Quand y a-t-il architecture ? (2) Répondre en citant

Rappelons pour mémoire que cette interrogation, « quand y a-t-il architecture ? », recoupe pour une part les implications de l’esthétique développée par le philosophe américain Nelson Goodman. Lorsqu'il se demande "quand y a-t-il art ?", il répond en effet qu'un artefact est perçu comme objet d'art en fonction des dispositions culturelles de qui les perçoit, sachant que celles-ci évoluent au fil des époques et des sociétés.

A travers une esthétique liée à un versant de la philosophie analytique, cette position sous-entend qu'il n'appartient pas plus au philosophe de déterminer quelles oeuvres particulières sont "correctes" et lesquelles ne le sont pas, que de déterminer quelles assertions sont vraies dans une science donnée. Celui qui est impliqué dans une science ou un art est alors tenu d'appliquer et de développer ses "procédures" et sa "sensibilité". Le rôle du philosophe consistant, tout au plus, à examiner les jugements particuliers et les principes généraux élaborés sur leurs bases, et à comprendre leurs modes d'ajustement mutuels (1).

En ce qui concerne l’architecture, nous avons constaté à plusieurs reprises une sorte d’invisibilité : les interviewés ne voyant tout simplement pas où celle-ci pouvait bien se situer dans la neutralité de leur paysage quotidien. Alors « quand y a-t-il architecture » au juste ? C’est avec cette question que nous avons décidé de conclure, cherchant à saisir en amont de l’expression d’un jugement sur l’architecture quels sont, a minima, les critères qui en structurent tout simplement la visibilité, sinon la légitimité - notre question pouvant tout aussi bien ramener à un « quand doit-il y avoir architecture ? ».

Il y a architecture quand elle est « travaillée »

Pour les personnes rencontrées à Courbevoie, la bonne architecture est celle qui exprime de manière quantifiable le travail fourni par l’architecte :

« Mais enfin quand même. Il faut quand même pas que ce soit un cube en béton quoi. Faut qu’y ait des... que la façade soit pas toute plate, toute bête, toute... qu’y ait des... oui, des différences. Je sais pas comment, comment on appelle ça mais, oui, que ce soit pas une façade toute plate quoi, je sais pas... avec juste un petit, un petit machin. » [Madame O]

Ce travail fourni par l’homme de l’art est associée, par tous ou presque tous, à un coût nécessairement plus élevé. L’architecture est donc perçue comme un luxe :

« J’imagine que ça doit coûter plus cher... Enfin, ça demande plus de travail déjà à l’architecte sans doute, et puis ça doit, j’imagine, coûter un peu plus cher qu’un immeuble plus classique. » [Madame M]

Ce luxe, qui s’oppose au « plat » et au « tout bête » épate et en met plein les yeux… : y a qu’à voir !

« L’architecture, elle est assez travaillée quand même... la façade pardon, la façade est... est assez travaillée, enfin y a qu’à la voir ! Les parties communes, moi qui en reviens toujours aux parties communes parce que moi, c’est ça qui m’a le plus épaté, c’est bien pensé... des grands halls... avec les portes qui donnent toutes sur un même espace central... avec parquets... » [Monsieur L]

Enfin, il doit être visible dans la profusion et la variété des détails et des couleurs (qui garantissent pour certains le temps consacré au projet par l’architecte…), mais aussi dans la lisibilité de l’intention qui aurait guidé son travail de conception :

« (…) Un bon exemple d’architecture ? Euh... C’est une architecture qui a été pensée, on sent que l’architecte... a passé du temps à essayer de faire quelque chose.
- et ici il y a de l’architecture ?
- Oui, il y a de l’architecture. » [Monsieur L]

La question des « intentions » du concepteur, du sens, de ce qu’il a voulu faire ou dire laisse les interviewés le plus souvent perplexes :

« Je sais pas trop comment on procède en temps normal. Enfin j’imagine qu’il y avait des contraintes imposées... Enfin je sais pas y’a un peu tout type d’appartement, il y a aussi des lofts dans l’immeuble. Alors... Mais je sais pas ce qu’il, enfin en tout cas je pense qu’il y a une intention et... une volonté au départ de faire quelque chose de... enfin qui a un style, un caractère et pas... juste faire un immeuble avec tant d’appartements à l’intérieur. » [Madame M]

Pour décrypter la volonté et les motivations de l’architecte, les interviewés cherchent à identifier les sources de son inspiration, les modèles auxquels il s’est référé. A Courbevoie, rappelons-le, l’éclectisme des façades faites de signes accolés, joue un rôle certain dans la formulation de cette interrogation et dans la réponse formulée par Madame M qui attribue aux monuments une unanimité immuable et qui imagine qu’en dessinant les façades de son immeuble, l’architecte a certainement voulu imiter ces monuments :

« Je sais pas oui j’imagine plutôt s’inspirer de... de choses plus anciennes, de monuments justement qui malgré... qui au fil du temps restent admirés de tous. » [Madame M]

Madame O propose une analyse plus complexe de la référence « sud » ou « mauresque » qu’elle croit déceler dans l’immeuble de Courbevoie puisqu’elle en parle sur deux plans, celui des signes mais aussi celui des usages et des valeurs qu’elle leur associe. A la référence « méditerranéenne », elle ajoute ses valeurs familiales et conviviales :

« Il y a une inspiration, y a une volonté bon je disais c’est le Sud mais c’est vrai, de faire penser à ça. Parce que quand on voit les matières, la pierre à l’entrée, les murs ocres, les tableaux, les miroirs, c’est quand même assez... assez mauresque tout ça. Je pense qu’il y avait une volonté d’originalité dans la décoration. Et puis les colonnes et les... Et puis il y avait aussi peut-être une volonté de loger des familles parce que y’a beaucoup de grands appartements... dans cet immeuble. Et donc les paliers sont grands. Enfin bon ici au dernier c’est pas somptueux mais les sixième et huitième, vous avez vu il y a un vide, donc je pense qu’il y a un espèce de côté... oui un petit peu comme dans les maisons du Sud où les gens se retrouvent autour, il y a d’un patio, il y a un peu cet esprit là. » [Madame O]

Mais pour tous, bien évidemment, la démarche de l’architecte est moins importante que le résultat :

« Enfin... c’est pas tellement ça qui compte mais... parce que finalement c’est le résultat final ! » [Madame M]

On pouvait le prévoir, aucun des interlocuteurs de Courbevoie n’a mentionné le terme de « projet » : pour eux, le projet réalisé n’est pas un projet puisqu’ils en vivent la matérialité, matérialité qu’ils attribuent tout autant au concepteur, qu’aux entrepreneurs ou au promoteur. Alors que, pour l’architecte, les différences entre projet et réalité, continuent d’exister, souvent pour excuser les défauts soulignés par les habitants.

A Courbevoie, l’architecte, n’est-il pas un peu la figure absente, masqué derrière la figure très médiatisée du promoteur ? Alors directeur d’Apollonia, Hervé Jobbé-Duval a en effet été interviewé à plusieurs reprises comme le concepteur de l’opération – sans que l’architecte n’apparaisse à ces diverses occasions et ne soit encore moins nommé.

Il y aurait ici architecture, sans qu’il y ait pour autant « projet » : un bâtiment griffé, de marque, mais la marque d’un promoteur plutôt que celle d’un architecte.

Monsieur D, un des visiteurs des maisons de la Villette n’emploie pas non plus le mot projet mais celui de démarche :

« Sur l’exposition à La Villette par exemple (…), j’avais envie de la faire et puis... mon amie... ne connaissant pas, on va dire... ce que l’on appelle vulgairement les maisons d’architectes, aujourd’hui... parce qu’ils (elle et ses parents) sont toujours restés dans le schéma maison de constructeurs. (…) Ce qui me plaît dans ces maisons c’est la démarche. C’est-à-dire que l’on est parti... On part d’une problématique particulière, d’un certain mode de vie, et puis après on essaie de bâtir... une maison qui convient à la vie que peuvent avoir les occupants. » [Monsieur D]

Il y a architecture quand il y a « intention »

La démarche attendue des architectes réside dans la prise en compte de l’ « occupant », le fait de ne pas oublier l’homme, et plus encore de le placer « au centre » :

« L’architecture, elle doit répondre aux attentes des gens donc la première variable à prendre en compte c’est l’homme. Que ça soit vis-à-vis de son environnement ou... comme je disais tout à l’heure on part des connaissances, des envies, des désirs.. Souvent du couple qui va y habiter ou faire construire c’est la même chose. C’est ça le point de départ, après il y a des variables, des contraintes mais le point de départ c’est l’homme. » [Monsieur D]

Monsieur D, par son histoire et sa passion pour l’architecture moderne a une opinion bien ancrée : il y a architecture quand un architecte s’intéresse à l’art de vivre de ses contemporains, à l’inverse des constructeurs :

« Mon père a fait ses armes en fait chez Bouygues. Donc il faisait des lotissements euh... Il en a ait pendant un certain temps, les maisons de maçons comme on disait à l’époque. Donc euh... je m’y connais un petit peu sur le sujet oui !
- Que reprochez-vous à ces maisons ?
- C’est-à-dire qu’il n’y a pas de considération pour l’individu. »

En revanche, la mauvaise architecture serait celle qui n’a pas pris beaucoup de temps à ses concepteurs ni à ses constructeurs, et où la variable culturelle aurait été négligée :

« Des fois j'ai l'impression, l'architecture me fait un peu cet effet là rapidement, on oublie un peu les individus. » [Monsieur C]

« Les HLM des années... soixante enfin tout ce qui s’est construit vite fait quoi. C’est horrible ça ! Les artichauts (rire) de Créteil [en fait les « Choux », Créteil, Gérard Grandval]. » [Madame N]

« Des fois, on voit des immeubles où effectivement on a l’impression que l’architecte n’a fait aucun effort de... enfin de, pour rendre l’immeuble beau ou enfin bien intégré dans son environnement ou autre et que le seul but c’était de fournir des logements... le plus possible sur le moins de surface possible ou... répondant à tel ou tel autre critère mais... Enfin, oui, dans pas mal de cas, comme les immeubles des années soixante-dix, qu’on essaie de casser maintenant, on a vraiment l’impression que c’est fallait... fournir des appartements, des logements un point c’est tout. Y’avait aucun autre critère... pris en compte. » [Madame M]

Comme elle n’a pas fait (ou n’est pas lue comme ayant fait) l’objet de beaucoup de travail, la mauvaise architecture est bête, plate , un peu gangnan, ras les pâquerettes, s’adresse à Monsieur tout le monde, et au fond… ne doit pas être si confortable :

« Des exemples de choses laides ? Oh bah c’est la petite maison toute bête, toute basse, avec un petit toit comme ça... pas très pointu, des petites fenêtres et puis… Un peu la maison de Blanche Neige mais sans le toit de chaume quoi ! C’est un peu, oui ces fameuses longères dont tout le monde rêve là. Parce que je me dis que la distribution là-dedans doit pas être bonne, y’a pas de lumière... on est à ras-de-terre tout le temps, voilà quoi. » [Madame O]

En somme, une parfaite description de la maison de constructeur, celle que nous avons évoquée plus haut. Lorsqu’il leur est demandé de fournir des exemples de mauvaise architecture, plusieurs de nos interlocuteurs répondent à côté, biaisent en contournant une fois de plus la question esthétique pour privilégier l’expression d’un sentiment ou d’une impression de malaise, parfois même physique : dans la « mauvaise architecture » on est « stressé », « on ne se sent pas bien ».

« les grosses tours là, de Sarcelles qui sont... Et puis qui se sont dégradées quoi. C’est franchement... C’est franchement moche quoi. C’est vrai que c’est stressant d’habiter dans des tours » [Madame N]

…mais cette intention est aussi une forme d’autorité

Les architectes paraissent imposer une réalité à laquelle les interviewés se cognent – d’où l’accusation qui leur est régulièrement lancée, parfois fausse, de ne pas habiter les édifices qu’ils construisent (3) -, mais surtout il leur est reproché, comme nous l’avons déjà évoqué, de trop s’occuper de la façade au détriment de l’intérieur, de ne pas manifester assez d’intérêt pour l’habitabilité, notamment :

« - Vous avez une réaction assez forte contre l'extérieur des bâtiments…
- Je sais pas. Je trouve peut-être qu'ils réfléchissent trop à l'extérieur et pas à l'intérieur alors qu'on vit dedans. On s'en fout comment c'est à l'extérieur. C'est... Comme des gens qui vont faire des maisons, qui veulent faire un petit peu original et qui vont faire des espèces de... des tours, des choses en pics. Oui c'est joli de l'extérieur mais faudra qu'ils m'expliquent comment ils vont meubler. Enfin... Ce genre de choses. Enfin je vois vraiment pas l'intérêt de réfléchir à ça si on n’a pas réfléchi à l'intérieur. » [Madame E]

Lors de la présentation des exemples parisiens d’architecture moderne, la Maison de verre de Pierre Chareau a provoqué de nombreuses réactions. Pour plusieurs interviewés, elle n’a pas de façade, ou bien sa façade n’a pas d’importance, ce qui justifie leur position ramenant à une hiérarchie, à laquelle ils tiennent et qu’ils rappelleront explicitement : l’intérieur est plus important que la façade :

« C'est génial, ça [la maison de verre]. Ça doit être incroyable, la lumière qu'on doit avoir là-dedans. (…) Il y a des gens qui habitent là-dedans ? Je veux la même ! (rires)
- Alors là, tout d'un coup c'est de l'architecture ça !
- Oui, mais pour moi c'est plus de l'aménagement parce qu'en même temps, voilà c'est... Enfin si, ça peut être beau à l'extérieur. Ça l'est pas plus que ça quoi. C'est plus un fonctionnement à l'intérieur. Une lumière. Ça fait partie de l'architecture aussi. » [Monsieur C]

La perte d’intérêt et de compétences de la plupart des architectes pour l’habitabilité (et donc pour la transcription spatiale des habitus et leur correspondance avec les cultures) est sans cesse soulignée, comme elle l’est banalement chez les maîtres d’ouvrage qui se plaignent de la formation des jeunes architectes : « un sur dix sait faire du logement », nous a dit l’un d’eux, maître d’ouvrage privé de l’une des plus grandes sociétés d’économie mixte de France. Madame F va plus loin et formule précisément le reproche adressé banalement à l’architecture moderne : celui d’oublier que la fonction d’un espace n’est pas tout :

« C'est vrai qu'il avait des choses assez... ingénieuses [dans la Cité Radieuse], mais... Je sais pas je trouve ça, le résultat finalement... est trop froid. Enfin trop... A trop vouloir la fonctionnalité on oublie un peu le reste... » [Madame F]

Monsieur E exprime pour sa part une position plus nuancée à propos des architectes, reposant sur deux expériences opposées. L’une avec un « bon » architecte, qu’il raconte comme une rencontre ayant donné lieu à une série de discussions fructueuses, où il s’est vu impliqué dans la conception :

« J’étais le client idéal et j’en avais tiré un bon prix du coup là euh... j’avais 60m2, possibilité de faire quelque chose de sympa, là j’ai fait appel à un architecte. Que je connaissais plus ou moins et je lui ai dit “ Bon écoute, il y a un budget, 150 à 200 000 Francs pour réaménager tout ça ”. Et on a tout réorganisé, on a fait une pièce à vivre, on a eu de longues discussions, de longs repas quelque fois bien arrosés avec un architecte et il m’a fait des plans, il m’a... il a fait venir des entreprises, et là j’ai eu un appartement sympa.
- Qu’ a fait l’architecte que n’aurait pas fait l’artisan ?
- Que n’aurait pas fait l’artisan ? D’abord il a optimisé les surfaces, parce que 60m2 quand on a deux enfants, il fallait trouver l’espace pour les chambres, un espace de lieu de vie, faire glisser euh... la salle de bain à un autre endroit, la cuisine à un autre endroit. » [Monsieur E]

L’autre expérience, avec un « mauvais professionnel », sans imagination, qui n’alimentait pas le dialogue avec ses idées, s’est mal terminée :

« Je discute avec cette personne, il me dit qu’il a un architecte, enfin grosso modo un maître d’œuvre, un maître d’ouvrage qui est un archi au mieux. (…) Mais, j’ai eu d’énormes difficultés avec le maître d’œuvre et le maître d’ouvrage parce que je suis en procès pour des malfaçons. Il me fournissait pas des choses intéressantes, il avait pas de choix, il avait pas d’imagination, euh... (soupir) Mais ça a été vraiment une galère... pour finir à peu près cet appartement, pour le livrer, ça a été une galère. On a été victime de gens qui n’étaient pas bons professionnellement. » [Monsieur E]

Pour madame B l’architecte est un ennemi qui représente la loi et l’argent. Complice des hommes d’affaires, il oublie qu’il organise la vie des autres pour devenir lui aussi un homme d’affaires et ne plus jouer le rôle social qu’elle estime être celui de l’architecte. Elle prête par exemple une responsabilité aux architectes dans la disparition de la classe ouvrière des centres urbains :

« - Je suis très en colère contre les architectes.
- Pourquoi ?
- Là par exemple, je peux donner un exemple très précis, mes grands-parents avaient acheté pour créer leur atelier de photographie à Levallois… une très jolie petite maison, une grande maison d’ailleurs... qui faisait ... 300 mètres carrés avec une cave et un jardin. Et c’était une série de maisons qui se ressemblaient en fait […] années 1850, 1880 […] Et... il y a à peu près une dizaine d’années, mes parents ont été expulsés par Balkany qui a fait donc une affaire immobilière sur des raisons d’insalubrité qui étaient complètement fausses. (…) Et à la place, il y a eu un programme immobilier. Mais c’est monstrueux ce qui a été construit ! Monstrueux ! […] Oh c’était affreux : du verre mélangé avec du plastique et de la pierre. Ça ne ressemblait à rien quoi. Uniquement pour faire du fric. […] C’est une espèce de barre, de truc uniforme. Déjà. Le genre de programmes, vous voyez qu’on voit ... Ah attention, les trucs de Neuilly, « Les hauteurs de Neuilly » ! C’est la compromission des architectes […] dans la mafia de l’argent […] Donc non seulement ils ont détruit mais en plus ils ont fait une merde monstrueuse à la place. […] Et malheureusement, je suis désolée, les villes, elles sont défigurées par ça. Et ça, ça me met vraiment en colère. (…) C’est monstrueux parce que ça n’a pas de conception, ça n’a pas d’idée. La seule idée c’est faire du fric pour les bourgeois, vendre au maximum vite […] on trie en premier sur la rentabilité. Donc j’imagine, c’est construire vite. […] Critère de rentabilité, faire de l’argent. Plaire. Plaire au plus grand nombre, il y a aucun risque. Voilà. A bas prix. Gagner beaucoup de fric. On n’en a rien à foutre de comment les gens vivront à l’intérieur. C’est toujours pareil, bah c’est le fascisme c’est-à-dire euh... une, une poignée qui bénéficie et puis la majorité, on n’en a rien à faire. » [Madame B]

Elle reproche à l’architecte, quand il n’est pas sincère et honnête, d’incarner l’histoire (tant son histoire personnelle que l’Histoire), mais aussi de la fixer en la construisant. En somme, l’architecte représenterait les forces de l’argent mais aussi le pouvoir, auquel les « petites gens » n’ont pas accès, et contre lequel ils ne peuvent rien ; position et vision qui rappellent celles soutenues également par de nombreux architectes « en colère » et plutôt « gauchistes » (gauchistes plutôt que communistes (2)) au fil des années de l’après-Mai qui virent éclore un sentiment assez prononcé de « haine de soi », de haine de l’architecture et de ce qu’elle représente socialement (et de haine des architecte en tant que corps) (3). Il suffit aussi de rappeler Vices publics et vertus privées, deux enquêtes de Léon Krier opposant le logement privé, "toujours des maisons parfaitement traditionnelles", des architectes "modernistes", les "bourreaux", à leurs constructions qui ont détruit des pans entiers des centres de Londres, Berlin ou Luxembourg (4). Et notre interviewée d’en profiter pour dénoncer la « société de consommation » revue à l’heure du No logo :

« ... Je suis contre la peine de mort à l’exception des architectes ! Je hais les Halles !
- Pourquoi?
- Parce qu’on a tué l’esprit. On a tué un esprit. On a tué le cœur, le ventre de Paris. On a tué une âme, on a... on a mis une croix sur un monde, sur des gens, sur euh... Et malheureusement ces gens, bah ils ne peuvent pas le dire quoi ! Parce que c’est des gens petits.
- Et alors dîtes moi par rapport à ce qui existe, comment, comment vous trouvez ?
- C’est une violation. C’est un viol. Au nom de la propreté, on enlève les poissonneries, parce que ça pue. C’est ce qui a été fait à Levallois. On met des banques et des boutiques de fringues, c’est insupportable. Comme si d’un seul coup on oubliait la fonction « Manger » de l’homme. Qu’on ne voyait plus en lui qu’un... qu’un consommateur... qu’on valorise et après on s’étonne qu’il y ait des… des bandes de loubards qui viennent là. C’est tellement... « No future »... ça, ça, ça prostitue l’âme humaine. » [Madame B]

L’architecture ? « Ce n’est pas pour nous ! »

Pour les personnes rencontrées lors des visites des maisons de la Villette, qui ont aussi visité l’exposition Vivre c’est habiter, l’image de l’architecture, vue a priori comme un luxe peu abordable, est (très) progressivement battue en brèche. L’une des interviewées a d’abord énoncé l’évidence, dans son milieu, du choix sur catalogue d’une maison préfabriquée de constructeur, essentiellement pour des raisons financières et culturelles, pour ensuite expliquer son possible recours à un architecte comme une manière de s’affirmer, et à travers le dialogue avec le concepteur, prendre la parole et affirmer ses idées :

« J’avais une idée préconçue qui était : si on passe par un architecte c’est forcément quinze fois plus cher. J’avais vraiment ça dans la tête alors que ce n’est pas forcément vrai. (…) Je pense que mes parents n’y ont même pas pensé d’ailleurs quand ils ont acheté leur pavillon. Parce que, enfin on a l’habitude; les grands-parents ont fait ça, les oncles, les tantes tout le monde achète une maison sur catalogue. C’est moins cher et voilà quoi. On pense forcément que l’originalité, quelque chose comme ça a un coût supplémentaire.
- Alors pourquoi vous avez changé d’idée ?
- Pour moi, étant fille d’ouvrier, je me dis les architectes c’était pour les cadres supérieurs c’est pas pour nous quoi. Donc je n’y pensais même pas. Et il [son ami] m’a prouvé par A+B que c’était pas le cas, donc j’ai commencé à réfléchir là-dessus. Et le fait de pouvoir discuter avec quelqu’un, de dire voilà notre façon de vivre, notre façon de penser, de vraiment faire une maison pour nous. Ce concept là me plaît. » [Mademoiselle E]

L’Architecture, forcément monumentale ?

Pourtant, même parmi les interviewés qui ont fait la démarche d’aller voir les maisons de la Villette, l’architecture est nécessairement monumentale, publique, ou a minima patrimonialisée :

« Moi je m’imagine pas tellement vivre dans du neuf, neuf. J’y ai vécu par épisodes mais... ça m’intéresse pas. […] l’appartement haussmannien ça, ça m’intéresse, en appartements. En architecture, je suis plus... plus ouvert. » [Monsieur E]

Est-ce à dire que l’habitation n’est pas de l’architecture sauf quand elle se patrimonialise ? On retrouve ici, répétée à maintes reprises, la liaison entre une architecture prestigieuse et monumentale, et un pouvoir. En l’occurrence les interviewés montrent un sens aigu de l’idée de convenance, c’est-à-dire de la correspondance entre statut de l’occupant (ou du commanditaire pour un édifice public) et type de bâtiment. Ces « lieux du pouvoir », qui ont « une signification sur l’orientation politique» [Monsieur E], sont souvent confondus avec l’essence des « lieux de l’architecture » et ne conviendraient donc pas pour l’habitat. On se souvient que l’architecture domestique s’est appelée aussi « privée » dans le meilleur des cas mais aussi « mineure » dans l’histoire avant de devenir pleinement au XVIIe siècle, avec les premiers traités, un sujet d’architecture. Ce moment aurait-il laissé des traces dans la culture française ? La présentation de bâtiments remarquables du XXe siècle à Paris provoque des réactions très fortes chez les uns et les autres, certains découvrant des lieux et des émotions, d’autres exprimant des opinions qu’ils n’avaient pas eu l’occasion de livrer dans le premier temps de l’entretien.

Pour le même monsieur E, l’architecture moderne se réfugierait dans le monument, même modeste :

« Par exemple, rue Oberkampf, il y a, à côté de la Poste il y a un immeuble,
[l’immeuble pour Jeunes postiers de Frédéric Borel] qui est souvent vu dans les bouquins d’architecture qui est intéressant en volume. De l’extérieur. (…) Mais est-ce des lieux à vivre, ça je ne sais pas. Esthétiquement je trouve très beau. Je trouve des bâtiments publics très, très beaux. Qu’est-ce que j’aime bien comme bâtiments ? L’Institut du monde arabe, j’aime bien mais c’est peut-être lié à la matière qu’il y a à l’intérieur (rire) ! (…) C’est de l’alu avec un truc qui devait marcher, c’est-à-dire qu’on devait ouvrir par cellules photosensibles vous savez ? Mais ça ne marche pas trop. Je trouvais ça astucieux. »

La dignité, la majesté, l’expression du pouvoir civil ou religieux sont des qualités reconnues à la « vraie architecture », celle qui donne des émotions et organise un espace de mise en scène du social, et même Madame B, qui affichait précédemment des griefs farouches envers l’architecture perçue comme une manière d’asseoir une autorité sur les « petites gens », reconnaît son attirance pour un bâtiment qu’elle qualifie cependant de néo-fasciste, dans lequel elle se sent paradoxalement valorisées et non écrasée :

« Eh bien bizarrement, j’aime le style néo-fasciste. Je sais pas pourquoi, j’ai toujours adoré. Par exemple le Trocadéro. Bon moi j’appelle le style néo-fasciste mais en fait c’est pas… Ça a été après beaucoup euh... récupéré par... par Mussolini, la Machine à écrire à Rome, vous voyez ce truc avec des escaliers très grands un peu, comment... Et bizarrement, bizarrement j’aime aussi ce style là. Et donc j’adore, alors pourquoi, parce que... Il y a le côté temple, il y a un côté temple. Et puis il y a un côté très épuré, un peu à la japonaise, c’est des formes... des formes très épurées, très courbes, très blanc. Ce que j’aime bien aussi dans cette architecture là c’est le côté euh... (pause) épuré vraiment, épuré et lumière. C’est des bâtiments qui sont quand même basés sur les ouvertures, sur la lumière, sur l’espace intérieur, en échange avec l’espace extérieur. Je trouve que c’est un lieu valorisant. Par exemple je ressens au Trocadéro, ce que je ressens au Parthénon d’Athènes. C’est quelque chose de très euh... majestueux. Je sais pas si j’aimerais vivre dans le Trocadéro mais en tout cas je trouve ça beau à l’œil. Très beau à l’œil. J’aime la mise en scène des personnages dans ces lieux là. » [Madame B]

L’architecture est ici décrite comme cet art qui procure des émotions liées à l’expérience corporelle, émotions provoquées par les dimensions, les volumes, les contrastes, les rapports de transparence entre intérieur et extérieur. Ces qualités sont plus faciles à mettre en œuvre dans des monuments aux dimensions importantes que dans l’habitat. Le sublime décrit ici, le sentiment de dépassement du banal, du quotidien voire du trivial, y est difficilement atteignable.

Lorsqu’il lui est demandé de mentionner des références architecturales positives, madame N, qui avait reconnu d’emblée ne « pas se situer dans l’affectif » et s’était décrite comme « terre à terre », répond paradoxalement en donnant des exemples d’ambiances urbaines (« des impressions parce qu’à l’intérieur je ne sais pas comment c’est ») plutôt que de mentionner des bâtiments précis :

« J’ai plein de... d’architectures en tête. Je pourrais vous dire que Toulouse j’adore. Parce que c’est rose et puis, enfin c’est coloré. Par rapport à Bordeaux où j’ai détesté parce que j’ai trouvé toutes les façades grises et toutes moches. Il paraît que c’est la pierre qui est comme ça, mais bon ! J’ai pas trouvé ça terrible. (…) Oui, c’est des impressions. Parce qu’après à l’intérieur, je sais pas comment c’est. Si j’aime bien par exemple la rue Caulaincourt. (…) Parce qu’elle est toute « serpentée » déjà, elle monte, c’est pas une rue comme toutes les rues, comme les grands boulevards parisiens. Euh... Y’a un peu de verdure, ils ont mis pas mal d’arbres. Puis il y a tous les escaliers là de Montmartre, ça fait un peu village. Donc c’est vrai... C’est quelque chose de plus intime, on va dire.» [Madame N]

C’est notamment pour répondre à cette absence de références précises, qu’il nous avait semblé utile de présenter aux personnes rencontrées, à l’issue de l’entretien « traditionnel », un ouvrage offrant un panorama des architectures parisiennes les plus marquantes, allant du tout début à la fin du XXe siècle. A rebours du goût pour le pittoresque (le tracé des faubourg opposé aux alignements des grands boulevards parisiens) dont témoigne l’interlocutrice citée plus haut, s’est alors dessiné chez certains un goût marqué pour les bâtiments exprimant une volonté politique marquée, en l’occurrence la BNF :

« Il y a des bâtiments qui me semblent... par exemple dans les bâtiments dits mitterrandiens, il y en a que je un que je trouve sympa parce que ça a une signification sur l’orientation politique, c’est la TGB. Je trouve que c’est une belle réalisation. Symboliquement, qui symbolise... une volonté politique de l’écrit, le caractère précieux du livre et de la mémoire. Ca, ça me paraît être intéressant. » [Monsieur E]

Dans ce cas, l’empreinte du symbole représenté est plus forte lorsqu’il s’agit de se construire une opinion, et elle l’emporte sur la force des caractéristiques architecturales du bâtiment lui-même. En revanche, pour un graphiste, la BNF offre d’autres charmes :

« La BNF, (…) je trouve pas que c'est une grosse erreur. Je trouve l'espace, je trouve ça assez joli. Je trouve que ce qu'ils ont fait, c'est... Il y a des choses que j'aime bien en fait. Ces espèces de gros titrage qui sortent de biais au sol, je trouve ça beau.(…) Il y a des gros trucs qui sortent comme ça, un peu en biais sur l'esplanade. C'est des murs avec des grosses lettres dessus.(…) J'aime bien. Je trouve ça graphique pour le coup. » [Monsieur C]

La pyramide du Louvre est l’un des bâtiments les plus spontanément cité. L’idée d’un espace autrefois abandonné aux voitures et redonné à l’ensemble de la population, a été remarquée à plusieurs reprises :

« Alors moi je suis fan de la pyramide du Louvre. (…) Ce qui m’intéresse, dans la pyramide, c’est... c’est pas la pyramide elle-même, c’est pas le côté verre et cetera, c’est... la perspective que l’on a de cette cour du Louvre aujourd’hui. Moi j’ai connu le Louvre... parking hein. Et je trouve que d’avoir su réhabiliter, donner... donner cet espace. J’aime bien cette idée... d’espace vide sur lequel on peut se balader, s’asseoir, discuter. (pause) Avec cet espace d’eau aussi, j’aime bien quand il y a… ces grands trucs d’eau là. Ça fait place du village, ça fait euh... Les gens, les gens, voilà… on se photographie… on discute. C’est complètement réhabilité. » [Madame B]

C’est presque la même opinion qu’exprime monsieur E, pour sa part véritablement usager de cet espace :

« Le Louvre avec la fameuse pyramide de Pei si mes souvenirs sont bons. Euh... non là je trouve que c’est devenu un lieu de vie. D’ailleurs ayant travaillé au ministère de l’économie et des finances, cet endroit là c’était un vaste parking et maintenant c’est devenu un lieu de vie. » [Monsieur E]

Plus encore, la pyramide met en valeur les bâtiments existants, et les interviewés soulignent que le mélange des styles était pourtant risqué :

« C'est vrai que la pyramide du Louvre je trouve ça sympa […] ces vieux bâtiments quoi finalement qu'on voit tellement, je trouve qu'on les regarde pas de la même façon. » [Madame F]

« Très beau ? Contemporain ? Je sais pas enfin si ici je trouve ça très, très joli mais... très beau j’irai pas jusque là. J’aime bien la pyramide du Louvres, par exemple. Il y a une émotion quand on voit ça. C’est beau... Pourtant, à cet endroit-là ! Moi quand ça s’est fait j’étais en province donc j’ai pas suivi le truc... Mais quand j’ai vu, je me suis dit ça va bien quoi. » [Madame O]

Comment comprendre ce plébiscite massif pour la pyramide de Pei qui, après tout, n’avait rien d’évident ? D’abord le temps - elle a presque 20 ans - a déjà fait son travail d’ « intégration ». Et puis, nous l’avons relevé, les valeurs et la réception accordées aux monuments et à l’architecture publique ne sont pas du tout les mêmes que celles attribuées à l’architecture domestique. Ensuite la forme pyramidale, tout simplement, est relativement appropriable car facile à lire encore aujourd’hui : elle renvoie à l’imaginaire de l’enfance lié aux pharaons, la bande dessinée etc… Dans un numéro de la revue Le Débat consacré aux Grands projets, au moment où ces derniers s’achevaient, en 1992, Philippe Genestier avait – courageusement - tenté de les caractériser génériquement sous le titre des « épures de l’arche pure ». Il évoquait en premier lieu « des solides platoniciens de grandes dimensions », des « formes pures, réduites à la géométrie » affirmant « une volonté de singularité » et « rejetant les conventions traditionnelles de lecture de la ville et de ses bâtiments » : « cette manière produit un fort effet plastique, la forme impressionne par sa masse, la planéité des facettes frappe le regard par leur rectitude » (5). Quelques pages plus loin, dans ce même numéro, Joseph Rykwert en venait pour sa part directement au fait sous le titre de « Keynes et le pharaon ». Au-delà de l’anecdote, demeure ce rapprochement entre les « formes simples », l’une des variantes – multiples – du classicisme et du « goût classique », et une définition possible de la « culture occidentale » au sens large. « La force de l’habitude provient du sens de l’ordre » : c’est le constat, illustré par une tache d’encre de Rorschach, qu’a choisi l’historien d’art Ernst Hans Gombrich pour ouvrir son chapitre traitant de « la vigueur des habitudes perceptives »(6). Et c’est là, à propos de l’architecture et de sa perception, que Gombrich reconnaît sa dette envers sir John Summerson, l’auteur du Langage classique de l’architecture (1963) définissant cette tradition comme « le type de conception graphique le plus stable et le plus exhaustif que le monde ait connu », « l’équivalent architectural de la langue latine ». Et Gombrich, à propos de ce « cadre cohérent d’un langage convenu », de remarquer qu’ « en général, on ne devient conscient de ces habitudes que lorsqu’on nous demande de les abandonner », sachant que « la résistance aux changements technologiques et artistiques, tant déplorée par les critiques et les réformateurs, est symptomatique d’un besoin profond »(7)…

En découvrant ces projets - plus ou moins « grands » - qui leur sont présentés, les interviewés se rendent compte que leur opinion sur les architectes reste peut-être à nuancer :

« (à propos de l’opération de logements de la rue de Meaux, Renzo Piano) Ah oui, il y a quand même de très belles choses dans ce bouquin. Ils font les choses bien, quand même, les architectes. » [Monsieur I]

Nous avons dit plus haut que certains visiteurs de la Villette offraient une vision parfois particulière - sinon « optimiste » - du fait architectural contemporain. Mais il est frappant par ailleurs de remarquer que ce sont les mêmes qui s’intéressent aussi très fortement au patrimoine en général, et notamment au patrimoine du XXe siècle. Le milieu de certains interviewés explique leur facilité à exprimer des positions tout en usant d’un vocabulaire adéquat. Ainsi l’un de nos interviewés, celui qui a eu un père ouvrier du bâtiment et a été précocement acculturé à ces thèmes, tout en se fixant sur la question de l’usage qu’en font les habitants, et en fait sur le rôle social des architectes. Une autre, issue de la moyenne bourgeoisie, a eu un père militant pour le patrimoine et a été élevée dans cet intérêt pour l’architecture, et reste marquée par la beauté des pierres et leur conservation :

« [Mon père] a beaucoup milité pour justement protéger le vieux Paris, il a été révolté... Ce que je dis du Forum des Halles, c’est ce que je ressens profondément, mais si je peux le dire aujourd’hui et si je le ressens précisément c’est parce qu’il [mon père] a été très militant également.
- Et donc vous avez été éduquée d’une certaine façon ?
- Ah oui je pense, oui. Eduquée en tout cas mobilisée, mobilisée à l’œil quoi. (…) J’ai été habituée à être sensibilisée sur le patrimoine, sur ce qui fait la beauté de Paris. » [Madame B]

Cette notion de mobilisation rappelle à quel point l’architecture est assimilée par les personnes rencontrées à plusieurs formes de pouvoirs, dans la double acception du terme, entre autorité et possibilité. Pouvoir des personnes financièrement favorisées, qui peuvent se permettre de faire appel à un architecte, ce qui est perçu par beaucoup comme un luxe. Pouvoir des politiques et des promoteurs, qui se servent de l’architecture pour diffuser ou imposer leur point de vue en érigeant des monuments ou au contraire en saccageant les centres anciens. Pouvoir symbolique enfin, celui de la prise de parole, à laquelle on accède, en osant faire appel à un architecte pour l’élaboration de sa propre maison, pour ne pas subir mais choisir comme le disait madame E précédemment « le fait de pouvoir discuter avec quelqu’un, de dire voilà notre façon de vivre, notre façon de penser ». A condition, bien entendu, d’avoir été mobilisé, tout au moins préparé, à cette éventualité.

La tempérance

Quelle que soit l’image de l’architecte et quel que soit le « pouvoir » reconnu à l’architecture, l’idée de la tempérance comme qualité française issue de la Renaissance et tant valorisée à la fin du XIXe siècle, nous est apparue comme une valeur toujours partagée, même par ceux qui semblent les moins à l’aise avec les hiérarchies et les codes culturels. Sachant que derrière la tempérance, le raisonnable – l’équilibre des contraires - n’est jamais bien loin. C’est notamment ce constat qui nous a conduits à très vite évoquer le neutre comme une catégorie générique d’évaluation. Les habitants d’Apollonia eux-mêmes ont vanté les qualités du neutre mais pour l’intérieur, alors qu’ils habitent un immeuble qui se met en scène de façon voyante dans le paysage.

La catégorie du neutre nous a paru le mieux résumer ce balancement caractéristique de l’expérience du quotidien, entre familier et étranger, qui est aussi le théâtre intime de la formation du jugement de goût. Ce jugement se fixe lentement, et il est, nous l’avons vu, persistant plutôt que fixe et définitif. Rejoignant le régime de temporalité qui domine la vie quotidienne, une succession des jours définie comme ce qui survit à toutes les crises et excède les vies singulières, le jugement de goût s’organise suivant des structures persistantes, statiques en apparence mais mues par un lent mouvement d’ensemble, à l’image de ce que Fernand Braudel décrivait sous la notion de longue durée. Le « goût » (et le goût pour le neutre en particulier), c’est en quelque sorte une puissance du temps, une puissance de résistance, de résilience. Et un peu comme dans la vie quotidienne où notre expérience s’organise autant autour d’une familiarisation progressive avec des espaces et des temporalités qu’au fil de l’exploration régulière de frontières et de seuils vers l’étranger (à l’image de la bipolarité Hestia (la divinité du chez-soi) / Hermès (la divinité des seuils et des routes) qui structurait l’espace grec antique et organisait son quotidien), le familier et l’étranger coexistent en permanence dans la formulation par les habitants rencontrès du jugement de goût. Comme dans le quotidien, pas de « synthèse » entre ces deux pôles mais une coexistence, une forme de « paix quotidienne », une « pacification » qui n’empêche cependant pas les étranges irruptions : surprises, conflits, désorientation manifeste, ou plus banalement « faute de goût ». « Étrangement familier » ou « inquiétante étrangeté », l’expression freudienne, dont se sont récemment emparés les architectes proches de l’école contemporaine suisse peut être comprise comme le moment où tout ce que l’on prenait pour le plus familier et habituel présente soudain un étrange visage, sous la croûte du familier, de l’éternel retour et de la fréquence, sous la croûte du temps quotidien fait d’adhésion et de « normalité ». Ce conflit entre le familier et l’étranger n’est jamais totalement résorbé, le chiasme persiste et rejoint (peut-être) une forme d’inquiétude originelle constitutive de notre être (8).

De manière analogue, le beau n’est jamais défini en tant que tel, mais plutôt par la négative, la préférence ou le rejet : « c’est pas beau », « j’aime », « je n’aime pas », « je suis pas fan », et l’enthousiasme et l’expression d’une émotion très forte est rarissime. Il semblerait pourtant à première vue que le beau renvoie communément à l’unité (de style, de lignes, d’époque voire de matériaux) et la laideur à l’incohérence, même si l’idée que le « choc » ou le contraste peuvent aussi être à l’origine d’émotions esthétiques, ouvrant dès lors à des perceptions et à des sentiments plus intenses – qui restent toujours aussi difficiles à exprimer.

Au terme de cette recherche exploratoire, qui s’est appuyée sur un échantillon restreint d’entretiens, demeurent ouvertes nombres de questions et d’hypothèses, telles qu’elles ont pu apparaître tout au long du travail. Y aurait-il une résistance particulière à endosser les catégories « savantes », à en être curieux, à les assimiler, les intérioriser et tout simplement les prendre en compte ? En retour, cette résistance ne nous a jamais conduit, il faut l’avouer, à mettre profondément en doute nos propres catégories de perception et de lecture. Jamais en effet nous ne sommes sentis « tenus en respect » par nos interlocuteurs ou en position dominée (9), même si certains d’entre eux possédaient parfois un réel capital culturel et une forme d’appétence pour les formes et le domaine visuel en général.

Serait-ce cette résistance qui conduirait à valoriser la tempérance et l’équilibre tout en rejetant les expressions architecturales extrêmes, perçues comme de simples gestes formels non justifiés logiquement, c’est-à-dire, pour la plupart des habitants, dans une logique de l’usage, de l’utile et du nécessaire ? Comment se construit-elle et comment se décline-t-elle suivant les groupes sociaux ?

Sachant que l’avant-garde qui revendique l’autonomie des formes joue volontiers sur une esthétique du vide, sur un jeu formel et plastique en général associé à la retenue et au minimalisme, un paradoxe émerge : le vide, lorsqu’il est compris comme une intention de l’architecte, bref le « vide signé », est perçu, par nos interviewés, comme exubérant, alors que le chargé (décoré, orné…) est assimilé au normal et au raisonnable. Parallèlement à ce que nous avons dit d’un neutre « savant » qui se dissociait d’un neutre « populaire » ou tout du moins ordinaire, y aurait-il donc un vide « savant » qui s’opposerait à un vide médiocre et sans qualités ?

Est-ce un déficit de langage qui empêche tout simplement de voir ? Cette restriction du champ linguistique des interviewés est-elle apprise, puis cultivée par l’éducation « à la française » où dire l’espace n’est pas banal ou n’est peut-être pas encouragé ? La perception serait démobilisée, effacée, rendue passive par l’incapacité à décrire et provoquerait une absence du souci d’analyser et d’interpréter, comme pourtant on se sent tenu de le faire devant un tableau authentifié comme relevant du champ de l’art et de l’appréciation esthétique. Ne pas pouvoir dire, c’est ne pas pouvoir apprécier. Il n’existerait dans ce cas d’architecture qu’à partir du moment où elle peut être énoncée, formulée, verbalisée, mise en mot. Comme si la correspondance mot/forme était indispensable, était un préalable à la perception, tout au moins pour percevoir les nuances et avoir l’impression d’avoir quelque chose à voir, à lire et à comprendre. Quand les mots deviennent formes.


Notes

(1) Cf. N. Goodman, "Quand y a-t-il art ?" in Philosphie analytique et esthétique, textes traduits et présentés par D. Lories, Méridiens-Klincksieck, Paris, 1988 (article de N. Goodman extrait de Ways of Worldmaking, Hackett Publishing Co, Indianapolis, 1978. Trad. fr. : Les langages de l'art, J. Chambon éd., Nîmes, 1994).

(2) Ceci dit, l’accusation ne leur est pas réservée et elle peut également viser l’artiste, notamment celui-ci intervient dans l’espace public. Ainsi du « est-ce que Buren a mis ça dans son propre jardin ? », graffité sur l’une des palissades du chantier du Palais-Royal analysées par Nathalie Heinich après leur démontage. Cf. Nathalie Heinich, « Les colonnes de Buren au Palais-Royal. Ethnographie d’une affaire », L’art contemporain exposé aux rejets. Etudes de cas, Editions Jacqueline Chambon, Nîmes, 1998 (Ethnologie française, n°4, 1995), (pp.35-73) p.68.

(3) Voir à ce propos Jean-Louis Violeau, Les architectes et mai 68, op. cit.

(4) Cela explique la teneur de jugements d'architectes exprimant les rapports qu’ils ont pu entretenir à travers l’Histoire avec le politique. Ainsi, Roland Castro, alors qu’il est en charge de l’opération Banlieues 89 : " [les rapports avec le politique] sont une horrible catastrophe (...) Horrible photo d'Auguste Perret avec Mussolini ! Fasciné ! Lettre de Le Corbusier à Pétain : J'arrive. Tout cela est totalement lié à la passion de bâtir qui fait que l'on n'est pas très regardant sur l'idéologie ». « Parce que structurellement, architecte, c'est légitimiste, c'est guadeloupéen, c'est-à-dire ça vote pour le pouvoir, ça adore ça »? Roland Castro, "Architecture et politique depuis 1966 » et "Débat", Ville - Forme - Symbolique - Pouvoir - Projets (actes de colloque), IFA/Mardaga, Paris-Bruxelles, 1986, (pp87-96) p.89 et (pp.116-126) p. 123.

(5) Krier compte faire ainsi apparaître "la preuve irrécusable d'une hypocrisie professionnelle inégalée au cours des siècles", et désigner "les menteurs qui en trente ans condamnèrent sans la moindre pitié plus de cent millions d'Européens à vivre dans des cages indignes des lapins mêmes". Cf. Léon Krier, "Luxembourg : Mir wölle bleiwen, wât mir sin (Nous voulons rester ce que nous sommes, maxime nationale luxembourgeoise) - Série "Vices publics et vertus privées", Revue des Archives d'Architecture Moderne, n°20, 1981, (pp.41-50) p.41. Voir également la même enquête menée précédemment par Léon Krier à Londres, où il enseignait à l'AA School, dans le n°18 (1980, pp.7-12) et à Berlin dans le numéro suivant (n°19, 1980, pp.83-87). Dans l'enquête londonienne, sont passées en revue les demeures edwardiennes, victoriennes, ou italianisantes des Smithson, de James Stirling, Cedric Price, Norman Foster, Richard Rogers, Peter Cook, Reyner Banham, tous accusés - sauf bien sûr le dernier - d'avoir "collaboré activement et fanatiquement à la destruction des villes et campagnes anglaises". A Berlin, Krier raffine ses choix : "nous ne voulons pas faire ici le procès de vulgaires architectes commerciaux qui tous habitent d'élégantes maisons anciennes ; nous nous concentrons uniquement sur l'hypocrisie professionnelle des architectes les plus illuminés et les plus engagés. A la différence des premiers, ils sont tous sympathiques et tous défendraient leurs oeuvres comme étant moralement justes." (p.86).

(6) Philippe Genestier, « Grands projets ou médiocres desseins ? », Le Débat, n°70 (« Sur les nouveaux monuments parisiens »), mai-août 1992, (pp.85- 96) p.87.

(7) Ernst Hans Gombrich, « La force de l’habitude », The Sense of Order, Phaidon Oxford, 1979, chap. 7 repris in Gombrich : l’essentiel. Ecrits sur l’art et la culture, Phaidon, Oxford-Paris, 2003 (1996), (pp.223-256) p.223.

(8) Idem, p.234.

(9) Pour une exploration philosophique récente de cette notion de « vie quotidienne », voir Bruce Bégout, La découverte du quotidien, Allia, Paris, 2005. A l’inverse d’aînés autrement engagés dans d’autres temps (Michel De Certeau et L’Invention du quotidien, ou Henri Lefebvre et les éditions successives de sa Critique de la vie quotidienne), plutôt qu’une vision romantique de la résistance, du jeu avec les règles et les écarts et de l’invention permanente, Bégout développe la vision d’un homme quotidien empreint de prudence, une recherche prudente (et constitutive) d’articulation entre le familier et l’étrange, à la recherche permanente d’un équilibre, d’une médiocrité au sens des antiques, d’un juste milieu… bref d’une tempérance ainsi que nous avons pu l’évoquer plus haut à propos du « goût ».

(10) Jamais, par exemple, nous n’avons ressenti que notre propre culture architecturale était déniée par nos interlocuteurs qui lui en auraient opposé une autre, éventuellement « supérieure ». En revanche, dans leur Journal d’enquête paru aux PUF en 1997 sous le titre Voyage en grande bourgeoisie, les sociologues Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot sont longuement revenus, en premier lieu dans le chapitre « Aises et malaises des chercheurs », sur le malaise culturel qu’ils ont pu souvent ressentir face à leurs interlocuteurs, malaise qu’ils retournent volontiers à destination de leurs propres collègues sociologues assis sur les certitudes de la structure en chiasme décrite par Pierre Bourdieu dans La Distinction qui voit croître le capital culturel lorsque le capital économique décroît - et inversement. Et les Pinçon-Charlot d’adresser en retour à leurs pairs une mise en garde contre l’ethnocentrisme d’une « classe moyenne intellectuelle » ayant réussi socialement grâce au capital scolaire et réduisant volontiers la culture au livre : « souligner que d’autres catégories disposent de façon massive d’autres formes de ce même capital [culturel], c’est dévaloriser ce qui peut permettre à ces classes moyennes intellectuelles de se vivre comme dominantes, au moins sous ce rapport » (p.103).
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