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Paris, ville invisible

 
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Auteur Message
Elie During



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MessagePosté le: Lundi 21 Août 2006, 1:34    Sujet du message: Paris, ville invisible Répondre en citant

A propos de Paris ville invisible
de Bruno Latour et Émilie Hermant

(Les Empêcheurs de Penser en Rond / La Découverte, 1998)

Voir la version virtuelle du livre (textes et images) sur :
http://www.ensmp.fr/~latour/virtual/





« Aucun panorama ne permet d’« embrasser tout Paris » d’un seul regard… […] Non, il n’y a plus de panoramas —ou plutôt les ingénieurs et les calculateurs ne survolent d’une vue d’aigle que des dioramas. Pour l’embrasser d’un seul coup, pour le « dominer du regard », pour en calculer les flux, il faut d’abord que Paris soit devenu petit. »

Si Bruno Latour s’était contenté de ces formules, il aurait énoncé une bien plate évidence. Une ville ne se livre jamais que sous des perspectives obliques. Il n’y a pas de panoptique, au mieux des modèles réduits. Soit. Mais cela vaut aussi bien de n’importe quelle réalité sensible —a fortiori lorsqu'elle se déploie à une échelle qui la met hors de portée de nos yeux ou de nos instruments ordinaires, comme c'est le cas d'une capitale.
La thèse de Latour est plus radicale : en accumulant les parcours et les descriptions dans ce qui s’apparente à un montage théorique et photographique, il s’agit de montrer que Paris est, littéralement, « invisible ». Ce qui ne veut pas dire que Paris n’existe pas (thèse extravagante), ni que Paris est « trop grand » — par ses dimensions, par la multiplicité d’aspects qu’il enferme — pour être capturé dans une seule description (thèse triviale), ni même que Paris (n')est (qu')une construction sociale (thèse critique).

Il faut donc préciser un peu. Qu’est-ce qui fait de Paris une « ville invisible » ?

A l’évidence, jamais les six faces du cube ne sont données en même temps dans une perception. Pourtant, il est possible de décrire un cube en en faisant le tour, et même de le mettre à plat (mentalement, ou en s’aidant d’un schéma). (Version phénoménologique de cette affaire : il y a, logé au cœur du visible, un « invisible » qui n’est rien de caché mais qui fait que le visible ne se livre jamais tout entier, en bloc, qu’il se donne donc nécessairement par esquisses, etc.). S’il n’y a pas de surplomb absolu, pas de point de vue de « survol », il n’y a pas d’autre choix que de faire le tour. Mais c’est une chose remarquable qu’on puisse le plus souvent faire le tour, et que ce tour puisse lui-même être fixé, reporté sur un support de représentation. Tout territoire dont on entreprend de dresser la carte, tout paysage, aussi foisonnant soit-il, s’ajuste a priori à ce genre de procédé panoramique.
Mais alors, si l'on suit Latour, une ville comme Paris n’est pas un territoire ni un paysage en ce sens. Si elle a une forme, ce sera une figure fractale dont les arrêtes coudées se développent à l’infini, refusant d’être entièrement lissées, reportées sur un tracé, aussi complexe qu’on se l’imagine. Plus simplement : la ville est comme une sphère ; on ne peut pas la déplier sur un plan sans la découper, ou ce qui revient au même, les cartes locales qui décrivent sa surface ne peuvent se raccorder sans hiatus (problème bien connu des fabricants de mappemondes : dans une projection sphère/plan il y a toujours des singularités, « trous » ou « points à l’infini »…).

L’intérêt de ce livre, sur lequel j’aurai à revenir plus d’une fois, est de le montrer de manière très concrète, et surtout de commencer à en fournir une explication à travers un montage de textes et d’images qui ne prétend évidemment pas joindre un commentaire sociologique au panorama urbain, mais qui cherche au contraire à mettre en lumière, de mille façons, l’idée suivante : Paris ne « tient » que par les multiples cartes (dioramas, plans, modèles réduits…) qu’on en donne.
Voilà en effet l’idée forte, qui nous éloigne d’emblée des banalités d’usage sur le caractère inépuisable de la réalité urbaine. Si Paris est « invisible », ce n’est pas parce qu’il est trop grand pour un regard irrémédiablement « situé », trop riche pour une interprétation nécessairement limitée, ce n’est pas qu’il renferme en lui on ne sait quel mystère rebelle à l’analyse. C’est qu’il se confond, finalement, avec l’ensemble des médiations ou des relais matériels et symboliques qui lui donnent corps en cherchant à le figurer, à le transcrire, à le traduire, à l’archiver, à la recenser, à le contrôler, à le réguler, à y inscrire des tracés, etc.

Il serait pourtant dommage d’avoir évité un lieu commun concernant la réalité urbaine pour en retrouver un autre, sociologique celui-ci. Il ne s’agit pas de dire que ce sont les Parisiens (fonctionnaires, ingénieurs, techniciens, commerçants, riverains) qui font Paris. L’intérêt de la notion de médiation est justement de pouvoir être parcourue dans les deux sens : des choses aux hommes, et des hommes aux choses, de Paris aux Parisiens et des Parisiens à Paris. Il n’y a pas à choisir mais à s’installer dans cet échange pour apercevoir les totalisations partielles qu'il produit (que Latour appelle « oligoptiques », par différence avec les « panoptiques »). Le livre formule à cet égard une question plus générale sur la nature du « lien social » et sur les discours de la ville qui y font si volontiers référence, généralement pour souligner l’urgence qu’il y a à en produire, ou à en réinjecter dans le tissu urbain (la fameuse colle citoyenne). Le lien se distribue toujours sur plusieurs plans, il ne cesse de se traduire, de susciter des hybrides, des collectifs d'humains et de choses. On circule donc des horodateurs aux agents de voirie et aux garçons de café, des vendeurs de cartes postales pour touristes aux cartes postales elles-mêmes, en passant par les plans de rue (« vous êtes ici »), la signalétique des autobus, les plaques commémoratives, les corsets d'arbre et les colonnes Morris… La ville n'est pas invisible par défaut, mais par excès.

« Les totalisations partielles courrent dans Paris, se marquent dans le paysage, dressent leurs monuments, rappellent par des plaques et des socles et des épitaphes, les scènes qui en expliquent tout le développement, comme si la prise de conscience du total ne pouvait que s'ajouter incessamment mais localement aux multiplicités éparses. Oui, il existe bien un social total, un panoptique, mais au pluriel et dans le feu d'une circulation incessante de cartes postales, de clichés et de vignettes. Nos paroles mêmes ont cette forme monumentale lorsque, appuyés sur le zinc d'un bar, nous énonçons des phrases définitives qui résument ce qui nous tient tous attachés : "On est en République tout de même !", "Nous les petits on ne compte pas", "Tous pourris", "Vox populi vox dei", "Paris vaut bien une messe." Chacun de ces proverbes compose autrement le monde social, offre au collectif de se rassembler sous une forme différente, résume une perspective avec la même efficacité performative que si les édiles dressaient une statue, renommaient un boulevard, dégageaient un carrefour, offraient une nouvelle enfilade à travers des arcades jusque là bouchées. »

Un mot pour finir. On peut toujours se plaire et se complaire à présenter la ville, et finalement la société elle-même, comme un horizon toujours fuyant, comme une réalité virtuelle, intotalisable, qui se ramène aux perspectives multiples qu’on prend sur elle. Ce constat relativiste n’a pas beaucoup d’intérêt en soi. Il se décline d’ailleurs sous deux formes distinctes, auxquelles correspondent deux types de discours sur la ville : celui de la fragmentation et celui de l’uniformité. Monde kaléidoscopique ou monde atone : d’un côté, un discours esthète et impressionniste prolonge sur un mode plus ou moins inspiré, plus ou moins intimiste, le genre noble de la géographie subjective (prolifération des signes et des codes, délices de l’imprévu et de la rencontre), de l’autre un discours de dénonciation ou de lamentation sur le nivellement du paysage urbain et l’absorption inéluctable de la ville par les dures réalités de la technique et du marché (que sont nos rues devenues ? et nos quartiers ?…).

« Fragmentée, fracturée, déstructurée, atomisée, anomique, voilà, paraît-il, comment se présente de nos jours la Société, et pourquoi il serait vain de vouloir s’en faire une théorie globale : des impressions, des juxtapositions, des fragmentations, mais plus de structure, et surtout, plus d’unité. Ou, inversement, tout serait nivelé, uniformisé, globalisé, standardisé, libéralisé, rationalisé, américanisé, surveillé, et le monde social aurait disparu, survivant dans des réserves, sous le nom de « sociabilité ». Il ne resterait plus qu’à s’attacher aux dernières traces de l’ancien monde, aux musées du social : petits cafés, petits commerces, petites rues, petites gens. La sociologie serait finie ; en tout cas, le temps des sciences humaines aurait passé. De quoi périr étouffé vif, en effet.
Nous avons fait l’hypothèse inverse. La double impression de fragmentation et de monotonie, de déstructuration et d’uniformité, peut tenir au point de vue choisi comme à la température. Quelque chose d’autre ordonne et localise, rassemble et situe, relie et distingue, rythme et cadence, mais qui n’aurait plus la forme d’une Société, et qu’il faudrait suivre à la trace, par d’autres méthodes. Par la photographie, peut-être, ou, plutôt, par des séries de photographies qu’il faudrait apprendre à lire en continu —même si nos habitudes de pensée les interrompent et les dispersent. Ce que nous appellerons le social, le furet du social, la figure du social, deviendra visible si nous parvenons à relier une à une les traces si particulières dont il est parcouru, traces dotées d’un mouvement rapide —comme ces bâtons rougis au feu qui ne dessinaient des formes dans la nuit de l’été que par la vive agitation qu’enfants nous leur donnions. Ces tracés, ces trajectoires, ces cheminements, ces éclairements partiels, ces phosphorescences, Paris, la Ville lumière, en est tapissé ; Paris, la ville invisible, en est fait. »


Fragmentation et uniformité : ce sont les deux grands lieux communs qui structurent les discours sur l’espace urbain et qu’il faudra sans cesse contourner ou déplacer pour réarticuler de nouveaux enjeux. Latour nous y aide en nous invitant à entrer dans l’épaisseur de la ville invisible pour suivre à la trace les connexions où la ville se fait, de proche en proche. Cela suppose, j’y reviendrai sans doute, toute une pensée, toute une pratique du « local ».

e d
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