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Bibliographie sélective

Un siècle passe

 
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Auteur Message
Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Mardi 26 Septembre 2006, 22:55    Sujet du message: Un siècle passe Répondre en citant

En 1994, à l’occasion d’une exposition sur la ville au Centre Pompidou, les éditions Carré avaient publié un livre, Un siècle passe, sous-titré : « 39 photos-constats par Alain Blondel et Laurent Sully Jaulmes ». Le principe du livre était le suivant. On commençait par reproduire 39 cartes postales représentant des lieux de la banlieue parisienne au début du XXe siècle ; puis on les confrontait à des photos de ces mêmes lieux, plus récentes, prises en 1971 et au début des années 90. A défaut d’avoir réussi à scanner, de manière satisfaisante, certaines de ces photos (la pliure du livre coupe en deux celles de 1971), je me propose de décrire trois de ces clichés, qui servent d’ailleurs de couverture au livre.

Bobigny, Place de l’Eglise, vers 1910. Une église typique au clocher pointu, comme on en voit encore tant à la campagne, se dresse au centre de la carte postale. Sur sa droite, un sentier bordé d’un trottoir file vers le premier plan. Les constructions y sont basses. On distingue une petite boulangerie, un immeuble de deux étages devant lequel des gens sont regroupés. Ils ont presque tous le regard tourné vers le photographe. Il y a parmi eux des artisans, des hommes systématiquement vêtus d’une chemise blanche. Sont également visibles un cheval, une charrette et des femmes avec leurs enfants. La construction la plus proche du bord du cadre abrite un magasin de confections et de nouveautés: « Au bon marché ». Sur la façade, on peut également lire le mot « Chaussures ». Une place s’étend à gauche de l'église. Les arbres y sont fraîchement taillés. Aucun humain ne la fréquente.
Bobigny, Place Gabriel-Péri, septembre 1971. L’église est toujours là. Mais elle est sale. On peut supposer que c’est la pollution qui l’a rendue noirâtre. Derrière elle, parmi des grues, une tour a été construite. Elle fait une quinzaine d’étages. Si on reprend comme repère la même diagonale, celle qui part de l’église et s’achève sur le bord gauche du cadre, la maison qui accueillait la boulangerie existe encore, mais ce n’est plus une boulangerie. Autour de la porte d’entrée de cette maison, l’état du mur s’est dégradé. Le bâtiment intermédiaire, devant lequel les gens et le cheval s’attroupaient, est encore là, lui aussi. Il n’accueille plus rien, sinon une série de panneaux de signalisation, et un banc vide. Le magasin de confections et de nouveautés a été remplacé par une Maison de la presse. Devant elle, un homme incline son visage vers un vélo dont il tient le guidon. Le sentier a fait place à une route goudronnée. Des voitures circulent. D’autres stationnent. A droite du cliché, la place a été remplacée par un deuxième trottoir, ponctué par des arbres. Un homme vêtu d’un pantalon à pattes d’éléphant y marche. Entre lui et le photographe, il y a maintenant un sens interdit. Derrière le panneau, au-delà des feuillages, un réverbère a été planté.
Bobigny, Quartier Karl-Marx, février 1992. Les grues ont disparu. Il ne reste plus rien de ce qui était visible sur le premier cliché. Du deuxième, ne demeure que la tour, dont les couleurs sont plus grises. L’église au toit pointu, qui donnait à l’ensemble une ambiance de village, a été reconstruite. Elle est désormais en béton et évoque quelque chose comme une piste de skate verticale. Les bâtiments, les trottoirs, la route et le reste ont fait place à du gazon sur lequel ont été plantés des conifères immenses. Au centre, un chemin longe l’église et donne sur d’autres tours. En somme, de 1910 à 1992, tout a été débaptisé, rasé, changé, renommé.

Dans sa préface, Alain Blondel tire de son projet une conclusion amère et nostalgique: « Une architecture technique et miroitante a envahi les métropoles du monde entier et de leurs périphéries. Contrairement aux siècles passés, quand bâtir était un acte positif et généralement heureux, la quasi-totalité de ce qui s’édifie aujourd’hui porte atteinte au paysage environnant. Un chantier dans une ville est presque à coup sûr une blessure nouvelle dans le tissu urbain, un manquement supplémentaire aux règles coutumières de l’organisation ancienne, une tentative stressante de plus. Davantage que laide, l’architecture d’aujourd’hui est devenue méchante. Elle tient à se faire remarquer. Elle bouscule. Elle est mal élevée. » Dans In girum imus nocte et consumimur igni, Debord affirmait: « Je me bornerai donc à peu de mots pour annoncer que, quoi que d’autres en veuillent dire, Paris n’existe plus. La destruction de Paris n’est qu’une illustration exemplaire de la mortelle maladie qui emporte en ce moment toutes les grandes villes, et cette maladie n’est elle-même qu’un des nombreux symptômes de la décadence matérielle d’une société. Mais Paris avait plus à perdre qu’aucune autre. C’est une grande chance que d’avoir été jeune dans cette ville quand, pour la dernière fois, elle a brillé d’un feu si intense. »

En somme, on ne sait que trop, semble-t-il, ce qui peut rester à quelqu’un qui aimerait encore marcher dans Paris en 2006, ou qui ne considérerait pas que « la société est malade de ses banlieues ». D'une part, on ne lui a pas laissé le choix. Ensuite, il faut qu’il admette qu’il est dans une impasse, et qu’il feint de ne pas comprendre ce qui s’est passé. Il est stupidement optimiste. Car s’il est content d’être à Paris, il vaut mieux qu’il entende qu’il n’a aucun goût, aucune éducation. Après quoi, s’il ne se plaint pas de vivre en banlieue, c’est un naïf, il est dupe, il est aveugle. Ou pire, il est servilement niais. Il est temps qu’il comprenne qu’il n’a pas de chance et qu’il arrive trop tard, après la bataille, parce qu’il vit au XXIe siècle… Soit. Mais encore une question : comment se détourner de l’âge d’or, quand on suppose qu’il s’agit d’une pulsion régressive, sans sombrer pour autant dans la complaisance, ou dans une forme de "méthode Coué" qui consisterait à répéter que nous vivons des jours riants, où tout nous exalte, de la multiplication des pistes cyclables à la prolifération des publicités ?
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