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Revoir Rome (2)

 
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Dork Zabunyan



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MessagePosté le: Mardi 26 Septembre 2006, 23:06    Sujet du message: Revoir Rome (2) Répondre en citant

Un historien de l'art vivant à Rome, Francesco Mozzetti, m'a transmis la lettre suivante ; elle complète mon précédent message sur un point : les panneaux publicitaires et les obélisques romains.

Je suis un historien de l’art romain, jadis passionné par la Cité éternelle. Aujourd’hui, mes enthousiasmes juvéniles se sont un peu éteints ; non parce que Rome serait moins belle qu’auparavant, mais parce que les grands problèmes qui la concernent ne sont guère affrontés comme il se doit. Parmi les nouvelles urgences auxquelles elle se confronte aujourd’hui, Zabunyan met en évidence la diffusion sauvage de gigantesques panneaux publicitaires qui anéantissent l’ensemble aussi fragile qu’harmonieux du centre historique de notre ville. Dénonciation sérieuse et indiscutable à laquelle répond de Sutter de façon embarrassante, en déplaçant la réflexion historico-culturelle sur un plan qui demeure inoffensif et sans consistance.
L’invasion publicitaire n’est pas simplement négative en soi ; elle reste également anti-constitutionnelle : « La République protège le paysage » énonce l’article 9 de la Constitution italienne ; et une place ou une rue constituent un paysage urbain. Que la publicité finance la restauration, on l’a dit, cet argument en fin de compte ne tient pas. Un exemple supplémentaire à cet égard : les obélisques. Les siècles ont prouvé leur impressionnant équilibre, et l’histoire enseigne que le seul véritable danger réside pour eux dans l’impact de la foudre. Dernièrement, une étude de l’équilibre de l’obélisque de la Place du Peuple a été lancée ; pendant plus d’un an, un échafaudage a recouvert la totalité de ce monument, qui date de 1200 avant J.-C. (voir infra la photographie avec la publicité de Mission Impossible III, et Tom Cruise en action). Installé en 1589 par le grand architecte Domenico Fontana, sur décision du Pape Siste V, l’obélisque servait à agencer un espace savamment pensé : point de convergence du célèbre « Tridente » ouvert en éventail en direction du cœur de Rome (voir également infra la vue de la place depuis Google Earth). Les églises, puis les aménagements voulus au 19ème siècle par Valadier, s’harmonisaient entre elles jusqu’à créer une place, ou mieux, une spectaculaire plateforme qui invitait ceux qui arrivaient du Nord, par la voie Flaminia, à se rendre vers la partie antique de la ville. Depuis le 19ème siècle, aucune intervention n’a modifié la puissance visuelle et urbaine de ce lieu. Voilà pourquoi l’affiche publicitaire annule d’un coup la longue histoire d’une place qui a une valeur « esthétique » inestimable. Adriano La Regina, dont le nom a été évoqué plus haut (et qui a précipitamment été mis à la retraite par le gouvernement Berlusconi à la fin de son mandat), a déclaré qu’il n’était aucunement nécessaire d’analyser l’état d’équilibre des obélisques mais que, si l’on désirait malgré tout entreprendre cette vérification, la « surintendance aux biens archéologiques », en collaboration avec l’université, pouvait l’établir en peu de jours. Mais la stratégie publicitaire, implacable, ne faiblit pas, et des échafaudages sont actuellement en train d’être montés autour de l’obélisque de la Place Saint-Jean. Sur l’une des images reproduites ci-dessous, on peut voir que, dans une première phase frénétique, l’échafaudage avait été construit sans que le monument soit protégé : les tubes utilisés s’appuyaient directement sur la base de l’obélisque ; puis, le chantier s’est arrêté pendant des mois, et l’obélisque apparaît maintenant comme nous le percevons sur la photo (mais, si la restauration est urgente à ce point, pourquoi attendre aussi longtemps ?). La même stratégie a affecté et affecte encore un autre obélisque majeur de Rome, l’obélisque de la Place d’Espagne, qui se trouve devant l’église de la Trinité des Monts (après que de nombreuses publicités l’aient recouverte, comme le montre l’une des images choisies par Zabunyan : cf. http://www.airsdeparis.centrepompidou.fr/viewtopic.php?p=85).
En définitive, il n’y a rien de noble dans cet « océan » de réclames ; pour en convaincre les plus sceptiques, peut-être faudrait-il recouvrir d’un unique et immense panneau publicitaire toute la Cité éternelle, pour ensuite, une fois celui-ci enlevé, redécouvrir les uns après les autres les extraordinaires trésors qui la composent. Ainsi, même les plus distraits pourront se réjouir de revoir le Colisée ou l’Auditorium de Renzo Piano ; si cet enchantement ne survenait pas, nous pourrions, alors, voiler Rome d’une énorme image de Salma Hayek (mais, qui c’est ?).








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laurent de sutter



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MessagePosté le: Jeudi 02 Novembre 2006, 10:59    Sujet du message: Voiler Dévoiler Répondre en citant

Recouvrir Rome d'une immense image de Salma Hayek : quelle bonne idée ! Un peu comme la fable de Borges que Baudrillard a exploité jusqu'à la trame, on observerait peut-être un paradoxal recouvrement de la carte par le territoire : Rome est-elle Salma Hayek ? Ou est-ce Salma Hayek qui serait Rome ? L'obélisque de Saint-Pierre pointant au bout d'un sein et la Villa Borghèse au bout de l'autre. Une telle collision identitaire nous permettrait en effet de rédécouvrir Rome - mais cet émerveillement, espérons-le, ne sera pas celui de la redécouverte de la "cité éternelle" dont les admirateurs de Rome ne parviennent pas à faire leur deuil. Rome peut-elle à nouveau être autre chose qu'une ville musée, une ville en ruines ? Tel pourrait être, rêvons, l'enjeu d'une telle expérience.
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laurent de sutter



Inscrit le: 07 Sep 2006
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MessagePosté le: Jeudi 02 Novembre 2006, 16:37    Sujet du message: Voiler Dévoiler (2) Répondre en citant

Après avoir posté le commentaire précédent, une anecdote de Walter Benjamin à propos des mises en scène inaugurales de Haussmann m'est revenue à l'esprit. Il racontait en effet que le voeu (réalisé) de Haussmann était qu'à partir du début des travaux de leur percée, "les avenues [soient] bâchées jusqu'au jour de l'inauguration, puis dévoilées comme des monuments commémoratifs." (W. Benjamin, "Paris, capitale du XIX° siècle", trad. fr. M. de Gandillac, Oeuvres, t. III, Paris, Gallimard, 2000, p. 62). Plus loin, Benjamin précisait que ce dévoilement ne révélait en fait rien d'autres que les "vestiges d'un monde rêvé" : les monuments commémoratifs de la bourgeoisie que servait Haussmann étaient des ruines. (Ibid., p. 66). Revoir Paris ?
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Dork Zabunyan



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MessagePosté le: Vendredi 03 Novembre 2006, 10:28    Sujet du message: Répondre en citant

Sur le peu d'intérêt, dans ces considérations romaines, du concept de "ville-musée" (qui n'a rien à voir avec celui de ville "en ruines"), je renvoie à la fin du message "Revoir Rome". Il ne faut pas, toujours, tout mélanger ; à moins d'être ou de se découvrir un représentant du "régime éthique des arts", décrit récemment de façon grandiose par Jacques Rancière. DZ
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laurent de sutter



Inscrit le: 07 Sep 2006
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MessagePosté le: Samedi 04 Novembre 2006, 10:46    Sujet du message: Voiler Dévoiler (justifications) Répondre en citant

Cher Dork,

Puisque ce "thread" (comme on dit) tourne à l'aigre, je me permets trois remarques.

1°) Une clause de justification. Il va de soi que j'aime Rome et que je ne la considère pas comme une ville-musée (ni d'ailleurs Paris) : c'est précisément pourquoi l'expérience proposée par R. Mozzetti m'amuse tellement. Mes deux derniers posts n'avaient en effet pas d'autre but que provoquer la publication ici même de ces propositions positives que tu appelais de tes voeux à la fin de ton "Revoir Rome", et que je ne trouve pas chez F. Mozzetti lui-même. Le mauvais goût de l'humour dont j'ai usé à cette occasion (car c'en était) peut à juste titre susciter ton irritation, mais il ne reste pas moins que le programme que tu suggérais n'a pas été rempli. Commettre la plaisanterie d'un détour par Benjamin et son discours sur les ruines de la bourgeoisie ne s'explique que dans le cadre de ma perplexité quand à la manière dont tu en as défini les termes.

2°) Une déclaration de principe. Ma perplexité vient en effet de ce que, tel que l'échange entre toi et Francesco Mozzetti semble s'entamer, la scène dont tu poses le caractère problématique peut se résumer à : Rome vs. Pub. Alors qu'au contraire ton appel simultané à ne pas "mépriser le présent" à ce sujet me semble exiger une redéfinition de cette scène : d'où mon propre appel, vaguement provocateur, à examiner le type particulier de grandeur que nous sommes prêts à reconnaître à ces immenses bâches dont tu parles - et que nous sommes prêts à lui reconnaître précisément parce qu'elles font partie tu présent : les publicités n'ont pas encore le statut qu'ont les réclames, désormais collectionnées comme des oeuvres d'art. Et pourtant, certaines d'entre elles ont leur fans. Faut-il les mépriser à leur tour ?

3°) Une observation de politesse. Dans ma grande ignorance, j'ignorais tout de ce que, d'après toi, Rancière appelle "régime éthique de l'art". Je ne lui connaissais pour ma part que la distinction entre "régime représentatif" et "régime esthétique" de l'art. Peut-être sous cette troisième catégorie interdit-il de "tout mélanger" comme, selon toi, je le ferais. En l'occurence, tu me permettras de préciser que je ne mélange que deux choses : Rome et la publicité - dont il me semble précisément qu'elles ont été trop vite séparées. D'où l'exercice que je proposait ailleurs dans ce forum : voir comment cela marche avec Bucarest par exemple. Quoi que dise Rancière à ce sujet par ailleurs, tu me permettras donc de trouver ton allusion quelque peu cassante à mon égard. Tu observeras en effet que, de mon côté, je ne me suis autorisé aucune remarque similaire à ton égard comme à celui de Francesco Mozzetti.

Amicalement,

Laurent.
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Nicolas Bouyssi



Inscrit le: 18 Mai 2006
Messages: 61

MessagePosté le: Samedi 04 Novembre 2006, 12:31    Sujet du message: Parenthèse Répondre en citant

Notons que Rancière a également écrit un livre qui s'appelle La Mésentente, et un autre nommé Chroniques des temps consensuels...
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