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Nouvelle

 
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Nicolas Bouyssi



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MessagePosté le: Lundi 16 Octobre 2006, 19:49    Sujet du message: Nouvelle Répondre en citant

Le Déménagement d'Hervé

Depuis qu’un homme a été retrouvé en bas de sa rue, la tête écrasée dans un caniveau, Hervé veut déménager. Le quartier qu’il habite se situe dans le nord de T., vers une des trois gares de la ville, près d’un stade, au centre d’un lotissement résidentiel en cours de rénovation. Hervé y vit depuis plus d’une dizaine d’années, il y a des habitudes et des amis...

A l’heure de l’apéritif, l’un d’eux, dans un des bars à tapas du coin de la rue, essaie de le persuader que le quartier est de moins en moins sûr, mais que personne, par peur, n’ose à proprement parler réagir. « Il faut fuir, lui déclare-t-il, et se dépêcher. » Son propos est interrompu par une farandole, c’est le soir d’Halloween : des vampires, des goules et des fantômes mal grimés passent et marmottent entre les tables, en frappant des culs de bouteilles avec des couteaux de plastique. L’ami quitté, après avoir traversé un square et décliné les offres d’un taxi, Hervé s’arrête du côté des collines, vers l’est et sur un banc. Il regarde le ciel, les arbres que le vent fait bouger, les feuilles qui tombent. Il rentre chez lui silencieusement.

Les circonstances de la mort de l’homme, Hervé les apprend le lendemain en lisant le journal. En face de la poste, une altercation entre un conducteur de bus et un ivrogne a dégénéré. Beaucoup d’habitants ont assisté au drame dès la dispute, et ils sont restés pour voir, de loin, l’échange des premiers coups. Comme on n’est pas intervenus, l’article analyse les causes possibles d’une telle passivité : peur de réactions violentes, indifférence, hâte de rentrer chez soi, fatigue… En tout cas, rien d’original, qui permettrait d’apporter à l’enquête sur les développements de la violence urbaine, et à leurs tenants, un argument décisif. Le journaliste insiste juste sur un point : quand l’ivrogne a empoigné le conducteur et l’a projeté contre un mur, quand il a frappé sa tête à coups de talon, les piétons, malgré les cris, sont d’abord restés là, puis ils ont rebroussé chemin. Tout s’est passé au grand jour, au vu et au su de n’importe qui. La police est arrivée trop tard.

Hervé n’a jamais été partisan des analyses favorables à la thèse d’une montée irrationnelle de l’insécurité, et ses habitudes, au fur et à mesure qu’une telle idée s’est insinuée parmi ses proches, il ne les change pas. C’est toujours, comme lorsqu’il était plus jeune, de rentrer seul, à n’importe quelle heure, par n’importe quel chemin, de préférence en longeant les faubourgs, par les petites rues ; et c’est aussi, dans la mesure du possible, d’intervenir dans les incidents dont il est le témoin.

Hervé n’a jamais arbitré d’incidents graves. Sa principale intervention, il s’en souvient, consiste à séparer, à une heure d’affluence, deux collègues qui s’insultent à un arrêt de tramway… Hervé consacre aussi beaucoup de son temps à la promenade… Grand admirateur de l’architecture de sa ville, il la traverse à la recherche de frontons, de cariatides, de balcons inconnus, qui le plongent, lorsqu’il en fait la découverte, dans une forme de jubilation muette et sans nom. Hervé passe le reste de la semaine au travail, à voir ses amis, dans les bars, les grandes surfaces, les cinémas et les musées. Il habite seul, sa dernière compagne, sujette aux mystères, ayant disparu de sa vie alors qu’elle revenait d’un voyage en Charente, où l’avait conduite l’anniversaire de mariage de ses parents…

L’automne a commencé mais il fait beau le jour du deuxième assassinat ; c’est le boulanger, une bande d’individus masqués a pris d’assaut sa boutique et l’a ravagée. En tentant de s’interposer, le commerçant, vieil homme taciturne qui laissait les petits enfants noirs dérober ses bocaux de chewing-gum, a reçu un coup de cutter dans le ventre. Dès qu’ils apprennent la chose, des habitants du quartier organisent une manifestation et réclament une présence renforcée de la police. Hervé les observe par la fenêtre de sa cuisine, il reconnaît certains de ses amis. Il tâche de déchiffrer leurs banderoles, et il referme la fenêtre pour se préparer un café.

Le mardi suivant, entouré de journalistes, le maire de T. fait une allocution à la Salle des fêtes, il y a des promesses, et au bout de quinze jours, de nouvelles équipes de police, munies de matraque et de Famas, prennent possession des rues. La plupart des habitants réagissent bien, ils sont soulagés. Les clochards sont peu à peu chassés du quartier ; mais comme la violence semble avoir décrû, après des protestations vagues, on s’habitue. Hervé ne sait trop quoi penser. Il fait une grande balade à travers le centre-ville et il commence à regrouper ses affaires.

Des cartons, Hervé n’en a jamais vraiment faits ; il y a un moment de trouble et d’indécision lorsqu’il retrouve une jupe bleue sous son lit, puis un jour, tandis qu’il revient d’un coin perdu au milieu de la zone industrielle, il en repère de grands tas, à l’entrée d’un des supermarchés de sa rue, où il fait la plupart de ses emplettes. Sa demande ayant été formulée, on l’autorise à se servir.

On lui en réserve; les allers et retours d'Hervé sont plus fréquents. Il sympathise même avec un magasinier, un Malgache en blouse, invariablement hilare, qui les lui prépare. Quand leur nombre lui paraît suffisant, Hervé file chez un quincaillier s’acheter du gros scotch, et de retour chez lui il étale ses premiers tas… Il décide d’agir avec solennité, il se lave et mange les volets fermés, il sélectionne un disque de musique religieuse. Toujours nu, la racine des cheveux encore mouillée, il rabat les pans de ses quelques cartons.

Au début, leur fond ne lui semble pas très solide ; toutefois Hervé prend vite le pli, il solidifie les ouvertures, il teste leur résistance en les poussant des deux mains, il y dépose des objets lourds, son ordinateur et ses haltères. Les cartons tiennent bon. Satisfait, il y entasse ses livres, un peu de vaisselle, des piles oubliées de vêtements, des liasses de déclarations d’impôts. Cependant, les choses ayant l’air de se calmer, la police paraissant moins nombreuse, Hervé replace progressivement ses affaires là où il les avait trouvées. Il jette la jupe bleue, il profite de son surcroît d’énergie pour s’acheter des disques, une nouvelle étagère. Après quoi, il reprend ses promenades dans les faubourgs.

Lors d’une fête qu’il a lui-même organisée, à l’occasion de son anniversaire, Hervé avoue à ses amis qu’il ne s’est pas particulièrement habitué à la présence de la police. Ils lui répliquent qu’elle était préventive, et qu’à leur connaissance, aucun débordement n’a été signalé, pas la moindre bavure. Hervé poursuit sa réflexion sur les genoux d’une femme, une brune aux lèvres rouges dont les mains sont petites. Il tente en vain de l’embrasser. Lassé, il fait comprendre aux derniers invités qu’il est fatigué, et il finit le week-end dans son lit, à lire de vieilles bandes dessinées…

Le printemps approche et la ville de T. possède un centre historique qu’on a précédemment ravalé. Dans cette perspective, on attend les premiers touristes. Pensant aux futurs rayons de soleil, après un moment d’hésitation et quelques coups de téléphone, Hervé dîne seul à la terrasse d’un restaurant. Vers minuit, il rentre dans sa chambre déchirer les cartons qu’il a laissé s’empiler sans les utiliser. Il cherche une heure la jupe bleue et se souvient soudainement qu’il l’a jetée. Afin de conjurer ses pertes de mémoire et ses maux de tête, Hervé prend plusieurs aspirines et retrouve ses habitudes.

Un mois plus tard, un habitant de la cité Monvicq, un quinquagénaire sans histoire, descend dans la rue avec un fusil et tire dans la foule ; il y a des morts, des blessés graves, et des gens sont choqués. De nouvelles manifestations ont lieu, le maire annonce des mesures de sécurité supplémentaires. Les perquisitions sans mandat, les fouilles et les palpations sont autorisées. Hervé recommence à fréquenter le magasinier, il remarque qu’il a perdu son hilarité. Il reprend la confection des cartons, il rachète du gros scotch. Mais il n’est pas complètement convaincu par sa façon de procéder. Si, se dit-il, il veut déménager, plutôt que de se soucier des cartons, il doit, ainsi que la loi l’ordonne, poser d’abord un préavis dans le but de rompre son bail. Il ne l’a pas fait. Pourquoi ? Hervé connaît la réponse. Au fond, il n’a pas envie de partir. Il fait les cent pas, il rachète des disques. Ensuite, il pose son préavis… L’échéance approchant, il se rétracte une fois de plus et défait ses cartons.

Peu après, juste avant la période des grandes vacances, revenant de chez le dentiste, il apprend que dans une poubelle, près d’une église, à dix mètres de chez lui, un employé d’EDF a découvert un cadavre de vieille femme, le corps défiguré au vitriol. On retrouve une pellicule photo enfoncée dans sa gorge. La pellicule est développée. Elle représente la Mairie, l’Opéra, la Bibliothèque, le Château du roi V.

Dans les semaines qui suivent, il n’y a pas de nouvelle manifestation, mais des habitants commencent à se défendre eux-mêmes. Le maire, mis au fait par une émeute qui tourne mal, propose une intervention supplémentaire à la Salle des fêtes, qui n’a aucun succès ; on le hue, et il doit quitter la salle sous les injures et les projectiles. De son côté, le déménagement d’Hervé a repris et avance moins lentement. En classant son courrier, il constate qu’il habite ce quartier depuis si longtemps, d’abord seul, puis avec sa compagne, puis de nouveau seul, que les affaires se sont accumulées sans qu’il s’en rende compte. Du coup, au moment de s’y mettre, c’est évident, il ne sait jamais trop comment faire. Ce qu’il range longuement un soir, il le dérange sans méthode le lendemain.

L’appartement d’Hervé est situé au dernier étage d’une tour de plus de cent mètres. Les fenêtres du salon donnent sur la ville. La nuit, le bruit de la circulation, les monuments nimbés d’un halo, les phares des voitures sur les grands axes, l’intermittence des signaux d’avions dans le ciel uniforme, tout lui procure un sentiment de paix qu’il ne se décide pas à quitter. Après avoir usé ses derniers rouleaux de scotch, les étagères enfin vides et le sol nettoyé, Hervé, dont les habitudes sont décidément trop fortes, se procure lui-même une arme et se lance dans la cohue.
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